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Mode et temps (grammaire)

Pages de littérature française

Mode et temps (grammaire)

1. PRESENTATION(1)  mode et temps (grammaire), distinctions verbales qui représentent la durée de l'action définie par le verbe, de son développement ou son achèvement. La conjugaison d'un verbe comporte des séries appelées temps, elles-mêmes réunies en séries appelées modes. On distingue les modes impersonnels (infinitif et participes) des modes personnels (indicatif, subjonctif, impératif). Le conditionnel est considéré par certains comme un mode, par d'autres comme un temps de l'indicatif. Les modes et les temps définissent en partie la morphologie du verbe.

2. LES MODES   2.1. Les modes impersonnels  
Certaines formes ne varient pas selon la personne, ce sont celles des modes impersonnels : infinitif, participe présent et gérondif, participe passé.

2.1.1. L'infinitif  
L'infinitif connaît trois sortes d'emploi. Il peut permettre de construire une phrase : infinitif de narration (Et tous de rire !), exclamation (Manger du lard un vendredi saint !), phrase impérative (Boire frais) ou interrogative (Que faire ?). Il peut être aussi le noyau d'une proposition subordonnée : Je le vois courir. (Tous les grammairiens ne considèrent pas cette tournure comme une véritable subordonnée.) Il peut être également employé dans les fonctions du nom (Partir, c'est mourir un peu). Il ne peut plus être considéré comme une forme verbale quand il est substantivé, pourvu alors d'un déterminant et de la possibilité du pluriel (le souper).

2.1.2. Les participes  
Les participes peuvent être eux aussi le noyau de compléments circonstanciels parfois analysés comme des subordonnées : Pierre parti, elle se remit au travail. Le vent soufflant très fort, elle serrait le manche du parapluie.

Le participe présent peut être employé comme le serait un adjectif ou un complément de nom : des voyages intéressant les adolescents, ayant intéressé les adolescents. Il peut être à la limite adjectivé, mais, dans ce cas, il n'est plus une véritable forme verbale, il s'accorde et perd la possibilité de la forme composée et sa capacité à recevoir un complément de verbe (des voyages intéressants pour les adolescents). L'orthographe permet parfois d'opposer le verbe au participe présent et l'adjectif : les vases communicants, des personnes communiquant avec facilité ; une excellente idée, une athlète excellant dans plusieurs disciplines. Le participe passé peut, lui aussi, avoir un emploi d'adjectif : un vase cassé.

2.1.3. Le gérondif  Le gérondif est un participe circonstanciel, souvent précédé de en : il traduit la circonstance et souvent différentes nuances circonstancielles : il marche en boitant.

Les formes verbales des modes impersonnels permettent la construction de différentes périphrases verbales : temps composés de tous les modes et tournure passive pour le participe passé, périphrases avec un semi-auxiliaire pour l'infinitif, le participe présent et le gérondif (voir Auxiliaire).

2.2. Les modes personnels  Certaines formes varient selon la personne, ce sont celles des modes personnels : indicatif, impératif et subjonctif.

2.2.1. L'impératif  L'impératif ne s'emploie qu'à la deuxième personne du singulier et à la première et la deuxième du pluriel : viens, venons, venez. C'est le mode des phrases injonctives ou optatives. Pour les personnes défectives, on utilise des formes du subjonctif : que je vienne, qu'il vienne, qu'ils viennent.

2.2.2. Le subjonctif  Le subjonctif permet de présenter un événement comme seulement virtuel (un événement existant en pensée), d'où ses différents emplois : substitut de l'impératif dans les propositions indépendantes, emploi dans des subordonnées où la réalisation de l'événement est mise en doute (J'ai peur qu'il ne parte), ou simplement n'est pas le propos central de la phrase (Je regrette qu'il parte). Cette expression du virtuel l'apparente à l'infinitif qui peut, lui aussi, être un substitut de l'impératif (quand on veut laisser indéterminée la personne : Entrer sans frapper) et qui remplace parfois le subjonctif (quand la personne, étant la même que celle du sujet de la principale, n'a pas à être précisée : Je regrette qu'il parte ; Je regrette de partir).

2.2.3. L'indicatif  L'indicatif est le mode le plus riche et le seul à pouvoir situer dans une époque précise (passée, présente ou à venir) ; l'événement est envisagé dans sa réalisation et non comme une idée.

3. LES TEMPS   3.1. L'aspect et l'époque  Les séries morphologiques appelées temps permettent l'expression de deux choses très différentes. D'une part, elles permettent de situer le procès exprimé par le verbe dans une époque. D'autre part, elles offrent une manière de présenter le déroulement du procès, ce qu'on appelle l'aspect. Le futur simple (Il mangera) et le futur antérieur (Il aura mangé) représentent deux temps différents si on prend le mot « temps » au sens de série grammaticale, mais ces deux « temps » correspondent à un même temps au sens d'époque : le futur. La différence ne porte pas sur l'époque mais sur l'aspect : le futur simple exprime le futur non accompli, le futur antérieur le futur accompli. Cette distinction accompli / non accompli est opérée dans tous les modes par l'opposition des formes simples et des formes composées (composées avec l'auxiliaire être ou avoir et le participe passé du verbe).

Il existe des formes surcomposées exprimant le suraccompli, qu'on ne mentionne pas traditionnellement dans les tableaux de conjugaison : Quand il a eu fini de trembler, il s'est remis au travail. Leur emploi dans une proposition indépendante est perçu comme un régionalisme (ça a eu payé).

Les modes non personnels comportent deux temps grammaticaux (partant, étant parti, par exemple, pour le participe présent du verbe partir) qui correspondent seulement à une différence d'aspect ; même chose pour l'impératif (partez, soyez parti). Seuls le subjonctif et l'indicatif surtout connaissent, en plus des oppositions d'aspect, des distinctions proprement temporelles.

Le subjonctif n'oppose qu'un temps orienté vers le passé et un temps orienté vers le futur, chacun connaissant la distinction accompli / non accompli, d'où quatre formes, le présent et le passé (présent accompli), l'imparfait et le plus-que-parfait (imparfait accompli) : qu'il parte, qu'il soit parti, qu'il partît, qu'il fût parti.

L'indicatif est le seul mode à représenter le temps en trois époques (passé, présent, futur) et à faire en outre la distinction d'aspect accompli / non accompli (exprimée par l'opposition forme simple / forme composée) qui se trouve dans tous les modes.

Le passé composé est un présent accompli utilisé comme un temps du passé dans le système qu'on appelle discours depuis ةmile Benveniste, où les temps s'organisent en fonction d'un moi-ici-maintenant. Dans le système appelé récit, organisé en rupture avec le présent, le passé simple le remplace. La langue orale n'utilise quasiment plus le système du récit.

L'opposition entre les deux temps du passé que sont l'imparfait (ou plus-que-parfait à l'accompli) et le passé simple (ou passé antérieur à l'accompli) est ici aussi aspectuelle : l'imparfait représente l'événement saisi dans son déroulement (aspect sécant), le passé simple représente l'événement comme un tout indivis (aspect global). Le passé simple s'oppose donc au présent à la fois par l'époque (passé) et par l'aspect (le présent implique un aspect sécant).

L'indicatif connaît également deux futurs dont l'opposition n'est pas aspectuelle (ils sont tous les deux d'aspect sécant) mais correspond à deux représentations de l'avenir : ce sont le futur (simple ou antérieur) et le conditionnel (présent ou passé) qui est un futur hypothétique.

On fait parfois du conditionnel un mode : c'est que ses emplois modaux sont fréquents. Mais le conditionnel n'a pas l'exclusivité de l'emploi modal : le futur, par exemple, dans une phrase comme Il n'est pas là, il sera à la pêche exprime la conjecture et n'a plus sa valeur temporelle.

3.2. Les temps du subjonctif  Dans la langue parlée courante actuelle, le subjonctif ne connaît plus le temps-époque, car celle-ci emploie partout le présent : présent non accompli (subjonctif présent : qu'il finisse), présent accompli (subjonctif passé : qu'il ait fini), présent suraccompli (non nommé dans les tableaux de conjugaison : qu'il ait eu fini).

Dans la langue écrite et dans la langue orale très soignée, une opposition entre le présent et le passé se maintient et on utilise le subjonctif imparfait (qu'il finît) et plus-que-parfait (qu'il eût fini). Cette opposition maintenue permet l'expression de nuances de sens passant dans les phrases complexes par un jeu entre les temps et les modes de la principale et de la subordonnée. Ce jeu a été codifié sous le nom de « règle de la concordance des temps ». Au présent ou au futur de l'indicatif dans la principale correspondent le présent et le passé du subjonctif dans la subordonnée : il faut, faudra que je lui parle, que je lui aie parlé. Au passé simple ou à l'imparfait de l'indicatif dans la principale correspondent l'imparfait ou le plus-que-parfait du subjonctif dans la subordonnée : il fallait, fallut que je lui parlasse, que je lui eusse parlé.

3.3. Les temps de l'indicatif et leurs valeurs   3.3.1. Le présent  Le présent signale la concomitance entre l'énonciation et le contenu de l'énoncé. Une correspondance parfaite ne se réalise guère cependant que dans les énoncés performatifs (quand, par exemple, un prêtre déclare : Je te baptise). Le présent a en fait « un pied dans le futur, un pied dans le passé » (Paul Guillaume). Il peut exprimer le passé proche (Je le quitte à l'instant), le futur proche ou lointain donné comme certain (Dans un an, je pars au Canada), la répétition passée mais qui n'est pas achevée d'une action (Il mange chaque jour à la cantine).

Dans sa valeur la plus élargie, il exprime la permanence ou l'intemporalité et l'on parle alors de présent de vérité générale : c'est celui qu'on trouve dans les proverbes, maximes ou énoncés scientifiques (La Terre est ronde). Il faut mettre à part le présent dit « historique » ou « de narration », qui se substitue au passé simple de façon expressive au cours d'un récit (Il pleuvait ; tout à coup un passant tombe en criant, il avait glissé) : en effet, le présent, temps du « discours », devient, dans ce cas, un temps du « récit » avec les repères correspondants (aujourd'hui, par exemple, est exclu au profit de ce jour-là) impliquant l'impossibilité du passé composé.

3.3.2. Le passé composé  Le passé composé fonctionne soit comme un présent accompli (Je vous ai réservé un place) avec éventuellement une des valeurs particulières du présent simple (futur proche : J'ai fini dans cinq minutes), soit comme un passé dans le système du « discours » (il remplace le passé simple). Comme tous les autres temps composés, il exprime l'antériorité en contraste avec un verbe au temps simple : Je sors après qu'il a mangé.

3.3.3. L'imparfait et le passé simple  L'imparfait, parce qu'il permet de saisir l'action en cours, sert de « toile de fond » aux événements exprimés au passé simple et marque les commentaires, circonstances, notations descriptives, etc., (il but une gorgée d'eau, elle était glacée). Parfois, le contraste entre l'imparfait et le passé simple suggère une différence de durée (Le soir tombait, un homme arriva), mais c'est à tort que cette différence de durée est donnée comme une caractéristique (le passé simple peut exprimer une action qui dure : Victor Hugo vécut quatre-vingt-trois ans).

Des verbes à l'imparfait qui se suivent ne se rangent pas chronologiquement comme le font les verbes au passé simple : les passés simples formeront la charpente du récit, les imparfaits conviendront aux passages descriptifs.

L'imparfait a des valeurs modales : l'expression atténuée du désir (Je voulais vous parler), l'éventualité (vœux dans les indépendantes : Ah ! si j'avais un marteau ! ; subordonnées hypothétiques avec principale au conditionnel : Si j'avais un marteau, j'y arriverais), l'éventualité écartée (Une impertinence de plus et je m'en allais). Ces valeurs modales existent pour le plus-que-parfait.

3.3.4. Le futur  Le futur simple et le futur antérieur, outre leurs emplois temporels, peuvent exprimer l'affirmation atténuée (Je vous avouerai que je n'aime pas beaucoup), la conjecture (Il n'est pas là, il sera parti faire des courses), la simple suggestion ou, au contraire, l'ordre sans réplique (Tu ne tueras point).

3.3.5. Le conditionnel  Le conditionnel tient la place dans un contexte passé que tient le futur dans un contexte présent : Il pense qu'il pleuvra, il pensait qu'il pleuvrait. Il a aussi un emploi modal, l'expression d'un fait hypothétique : éventualité, événement non confirmé (Le président serait très malade), atténuation polie (Vous devriez faire cela). Il entre avec cette valeur dans la construction des systèmes hypothétiques. Même dans ce cas, on notera qu'il reste un « futur du passé » : S'il vient, je m'en vais ; s'il venait, je m'en irais.

La valeur d'emploi d'un temps réside dans la valeur de base du temps, mais aussi dans le sens du verbe et dans le contexte, en particulier dans les repères spatio-temporels et le jeu des différents temps. L'effet produit par l'« imparfait flash » dans ہ 1 heure, la bombe explosait tient au caractère conclusif du sens du verbe qui jure avec l'aspect sécant de l'imparfait. Dans Tous les jours, il boit un verre de cognac, la valeur de « répétition » du présent résulte du complément circonstanciel. Beaucoup de temps composés sont appelés « antérieurs » parce que, dans des contextes où ils s'opposent au temps simple équivalent, ils fondent une chronologie à deux termes, parfois interprétables comme un lien de cause à conséquence (Il a mangé, il dort).

1-cf.Encarta 2001.                                                              

Pages de littérature française

 

Alphonse Daudet,

Emile Verhaeren

François Villon

Molière

Albert Camus

Jules ROMAINS

J.M.G. Le Clezio

Pierre de Ronsard

Paul Verlaine

 


Le retour du troupeau

C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.

Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.

Et maintenant, comment voulez-vous que le regrette, votre Paris noir et bruyant? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des journaux, des fiacres, du brouillard!...Et que de jolies choses, autour de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un "mas" (une ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les premières que vous avez eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.

Il faut dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer 15 le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre; puis, au premier frisson de l'Automne, on redescend au mas, et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin... Donc, hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les bergeries étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure, on se disait: «Maintenant, ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou.» Puis tout à coup, vers le soir, un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la route semble marcher avec lui. Les vieux béliers viennent d'abord, la corne en avant, l'air sauvage; derrière eux, le gros des moutons, les mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes; les mules à pompoms rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.

Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons ver et or , à crête de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en sur-saut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards, dindons, pintades. La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser. C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.

Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le "mas". Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche; le seau du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers attablés dans le salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne, un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.  

Alphonse Daudet, "Lettres de mon moulin."


Les Villes Tentaculaires

Tous les chemins vont vers la ville.

Du fond des brumes

Là-bas, avec tous ses étages

Et ses grands escaliers, et leurs voyages

Jusques au ciel, vers de plus hauts étages

Comme d'un rêve, elle s'exhume.

Là-bas,

Ce sont des ponts tressés en fer

Jetés, par bonds, à travers l'air;

Ce sont des blocs et des colonnes

Que dominent des faces de gorgones;

Ce sont des tours sur des faubourgs,

Ce sont des toits et des pignons,

En vols pliés, sur les maisons;

C'est la ville tentaculaire

Debout

Au bout des plaines et des domaines.

 

Le soleil clair ne se voit pas:

Bouche qu'il est de lumière, fermée

Par le charbon et la fumée.

Un fleuve de naphte et de poix bat

Les môles de pierre et les pontons de bois.

Les sifflets crus des navires qui passent

Hurlent la peur dans le brouillard:

Un fanal vert est leur regard

Vers l'océan et les espaces...

Les rails ramifiés rampent sous terre

En des tunnels et des cratères

Pour reparaître en réseaux clairs d'éclairs

Dans le vacarme et la poussière.

C'est la ville tentaculaire.

La rue - et ses remous comme des câbles

Noués autour des monuments -

Fuit et revient en longs enlacements;

Et ses foules inextricables

Les mains folles, les pas fiévreux,

La haine aux yeux

Happent des dents le temps qui les devance.

A l'aube, au soir, la nuit,

Dans le tumulte et la querelle, ou dans l'ennui

Elles jettent vers le hasard l'âpre semence

De leur labeur que l'heure emporte:

Et les comptoirs mornes et noirs

Et les bureaux louches et faux

Et les banques battent des portes

Aux coups de vent de leur démence.

C'est la ville tentaculaire

La pieuvre ardente et l'ossuaire

Et la carcasse solennelle.

 

Et les chemins d'ici s'en vont à l'infini

Vers elle.

Emile Verhaeren, Les Campagnes Hallucinées       


François VILLON (1431-?) 

(Recueil : Poésies diverses)

   

L'Épitaphe de Villon ou " Ballade des pendus "

 

Frères humains, qui après nous vivez,

N'ayez les coeurs contre nous endurcis,

Car, si pitié de nous pauvres avez,

Dieu en aura plus tôt de vous mercis.

Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :

Quant à la chair, que trop avons nourrie,

Elle est piéça dévorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et poudre.

De notre mal personne ne s'en rie ;

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

Se frères vous clamons, pas n'en devez

Avoir dédain, quoique fûmes occis

Par justice. Toutefois, vous savez

Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.

Excusez-nous, puisque sommes transis,

Envers le fils de la Vierge Marie,

Que sa grâce ne soit pour nous tarie,

Nous préservant de l'infernale foudre.

Nous sommes morts, âme ne nous harie,

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

La pluie nous a débués et lavés,

Et le soleil desséchés et noircis.

Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,

Et arraché la barbe et les sourcils.

Jamais nul temps nous ne sommes assis

Puis çà, puis là, comme le vent varie,

A son plaisir sans cesser nous charrie,

Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.

Ne soyez donc de notre confrérie ;

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,

Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :

A lui n'ayons que faire ne que soudre.

Hommes, ici n'a point de moquerie ;

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! 

        


TARTUFFE, ACTE II SCENE 2

 

ORGON - Que faites-vous là?

La curiosité qui vous presse est bien forte.

Mamie,à nous venir écouter de la sorte.

DORINE - Vraiment,je ne sais pas si c'est un bruit qui part

De quelque conjecture ou d'un coup de hasard,

Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,

Et j'ai traité cela de pure bagatelle.

ORGON - Quoi donc! la chose est-elle incroyable?

DORINE - A tel point que vous-même,monsieur,je ne vous en

crois point.

ORGON - Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORINE - Oui,oui,vous nous contez une plaisante histoire.

ORGON - Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

DORINE - Chansons!

ORGON - Ce que je dis,ma fille,n'est point jeu.

DORINE - Allez,ne croyez point à monsieur votre père!Il raille

ORGON - Je vous dis...

DORINE - Non,vous avez beau faire,on ne vous croira point.

ORGON - A la fin,mon courroux...

DORINE - Hé bien! on vous croit donc,et c'est tant pis pour

vous. Quoi! se peut-il,monsieur,qu'avec l'air d'homme sage

Et cette large barbe au milieu du visage,

Vous soyez assez fou pour vouloir...

ORGON - Ecoutez : vous avez pris céans certaines privautés

Qui ne me plaisent point,je vous le dis,mamie.

DORINE - Parlons sans nous fâcher,monsieur,je vous supplie.

Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot?

Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot,

Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense;

Et puis,que vous apporte une telle alliance?

A quel sujet aller,avec tout votre bien,

Choisir un gendre gueux...

ORGON - Taisez-vous.S'il n'a rien,

Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère.

Sa misère est sans doute une honnête misère.

Au-dessus des grandeurs,elle doit l'élever,

Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver

Par son trop peu de soin des choses temporelles

Et sa puissante attache aux choses éternelles.

Mais mon secours pourra lui donner les moyens

De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens.

Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme.

Et,tel que l'on le voit,il est bien gentilhomme.

DORINE - Oui,c'est lui qui le dit,et cette vanité,

Monsieur,ne sied pas avec la piété.

Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence

Ne doit point tant proner son nom et sa naissance,

Et l'humble procédé de la dévotion

Souffre mal les éclats de cette ambition.

A quoi bon cet orgueil?...Mais ce discours vous blesse :

Parlons de sa personne,et laissons sa noblesse.

Ferez-vous possesseur,sans quelque peu d'ennui,

D'une fille comme elle un homme comme lui?

Et ne devez-vous pas songer aux bienséances

Et de cette union prévoir les conséquences?

Sachez que d'une fille on risque la vertu

Lorsque dans son hymen son gout est combattu;

Que le dessin d'y vivre en honnête personne

Dépend des qualités du mari qu'on lui donne,

Et que ceux dont partout on montre au doigt le front

Font leurs femmes souvent ce qu'ont voit qu'elles sont.

Il est bien difficile enfin d'être fidèle

A de certains maris faits d'un certain modèle,

Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait

Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait.

Songez à quels périls votre dessein vous livre.

ORGON - Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre!

DORINE - Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.

ORGON, à Marianne - Ne nous amusons point,ma fille,

à ces chansons,

Je sais ce qu'il vous faut,et je suis votre père.

J'avais donné pour vous ma parole à Valère;

Mais,outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin,

Je le soupçonne encor d'être un peu libertin;

Je ne remarque point qu'il hante les églises.

DORINE - Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises,

Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus?

ORGON - Je ne demande pas votre avis là-dessus.

Enfin avec le ciel l'autre est le mieux du monde,

Et c'est une richesse à nulle autre seconde.

Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,

Il sera tout confis en douceurs et plaisirs.

Ensemble vous vivrez,dans vos ardeurs fidèles,

Comme deux vrais enfants,comme deux tourterelles.

A nul fãcheux débat jamais vous n'en viendrez,

Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

DORINE - Elle? Elle n'en fera qu'un sot,je vous assure.

ORGON - Ouais! quels discours!

DORINE - Je dis qu'il en a l'encolure,

Et que son ascendant,monsieur,l'emportera

Sur toute la vertu que votre fille aura.

ORGON - Cessez de m'interrompre et songez à vous taire,

Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire.

DORINE - Je n'en parle,monsieur,que pour votre intérêt.

(Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour

parler à sa fille.)

ORGON - C'est prendre trop de soin;taisez-vous,s'il vous plait.

DORINE - Si l'on ne vous aimait...

Molière, Tartuffe               


L'homme au volant

Une motocyclette conduite par un petit homme sec, m'avait doublé et s'était installée devant moi, au feu rouge.

En stoppant, le petit homme avait calé son moteur et s'évertuait en vain à lui redonner souffle.Au feu vert, je lui demandai, avec mon habituelle politesse, de ranger sa motocyclette pour que je puisse passer.Le petit homme s'énervait encore sur son moteur poussif.Il me répondit donc, selon les règles de la courtoisie parisienne, d'aller me rhabiller. J'insistai, toujours poli, mais avec une légère nuance d'impatience dans la voix.On me fit savoir aussitôt que, de toute manière, on m'envoyait promener.

Pendant ce temps, quelques avertisseurs commençaient, derrière moi, de se faire entendre.Avec plus de fermeté, je priai mon interlocuteur d'être poli et de considérer qu'il entravait la circulation.L'irascible personnage, exaspéré sans doute par la mauvaise volonté de son moteur, m'informa que si je désirais ce qu'il appelait une dérouillée, il me l'offrirait de grand coeur.

Tant de cynisme me remplit d'une bonne fureur et je sortis de ma voiture dans l'intention de frotter les oreilles de ce mal embouché.Je ne pense pas être lâche (mais que ne pense-t-on pas!), je dépassais d'une tête mon adversaire et mes muscles m'ont toujours bien servi.Je crois encore maintenant que la dérouillée aurait été reçue plutôt qu'offerte.

Mais j'étais à peine sur la chaussée que, de la foule qui commençait à s'assembler, un homme sortit, se précipita sur moi, vint m'assurer que j'étais le dernier des derniers et qu'il ne me permettrait pas de frapper un homme qui avait une motocyclette entre les jambes et qui s'en trouvait, par conséquent, désavantagé.Etourdi, je marchai machinalement vers d'Artagnan quand, au même moment, un concert exaspéré d'averstisseurs s'éleva de la file des véhicules. Le feu vert revenait.

Alors, encore un peu égaré, au lieu de secouer l'imbécile qui m'avait interpellé, je retournai docilement vers ma voiture et je demarrai, pendant qu'à mon passage l'imbécile me saluait d'un « pauvre type » dont je me souviens encore.

Albert Camus           


Les copains

Ils étaient contents d'être sept bons copains marchant à la file,de porter, sur le dos ou sur le flanc, de la boisson et de la nourriture, et de trébucher contre une racine, ou de fourrer le pied dans un trou d'eau en criant: «Nom de Dieu !»

Ils étaient contents d'être sept bons copains, tout seuls, perdus à l'heure d'avant la nuit dans une immensité pas humaine, à des milliers de pas du premier homme.

Ils étaient contents d'avoir agi ensemble, et d'être ensemble dans un même lieu de la terre pour s'en souvenir.

«Hé! Bénin!

- Quoi?

- Ce n'est pas une blague au moins, cette maison forestière?

- Une blague? J'ai la clef dans ma poche.

- Oui...mais ce n'est pas simplement une cabane de cantonnier?... ou une hutte de branchages?...

- Non, mon vieux, une vraie maison, tout ce qu'on fait de plus chouette dans le genre...Je la connais...Je ne l'ai vue que du dehors...Il n'y a qu'un rez de chaussée...mais c'est grand...trois ou quatre fenêtres de façade...il paraît que l'intérieur est très bien...une vaste cheminée, avec des réserves de bÚches...une table, des bancs, des chaises...et toute une batterie de cuisine. Qu'est-ce que vous voulez de plus? Il y a même un lit, pour ceux qui tourneraient de l'oeil».

Le questionneur se déclara satisfait, et chacun se complut à imaginer la petite maison des bois.

Ils gardèrent le silence quelques minutes.Le ciel semblait devenir plus clair encore, et s'éloigner.Les ténèbres de droite et les ténèbres de gauche cherchaient à se réunir.Pressé entre elles,le chemin perdait sa lumière peu à peu.

«Bénin!

- Quoi?

- Tu es bien sûr de ta route?

- Mais oui!

- Parce que je trouve que ça monte de plus en plus...»

Le terrain était si pénible que la file tendait à se disloquer.Chacun se tirait d'affaire de son côté, et comme il pouvait, au milieu des ronces, des troncs et des trous.On s'ingéniait à préserver les bouteilles et la vaisselle.Les personnes elles-mêmes avaient moins d'importance.

Bénin s'arrêta:

«Ne nous lâchons pas!...ne semons pas les derniers!...ça serait affreux.Tout le monde est là? »

Les traînards se rapprochèrent.

«Quatre...cinq...six...Et Martin? Où est Martin?

- Tiens! c'est vrai!

- Toi,Omer, tu étais l'avant-dernier...qu'est-ce que tu as fait de Martin?

- Ma foi...il marchait encore derrière moi il a trois minutes...je pensais qu'il me suivait.

- Oh! le pauvre diable! Il est peut-être tombé, ou il nous a perdus...il y a eu un petit tournant tout à l'heure...»

Tous se mirent à crier:

«Martin! Martin!»

Leurs coeurs battaient vite; leurs gorges se serraient.Il avaient beaucoup de peine,soudainement.

«Martin! Hé!Martin!

- Attendez!...Je vais redescendre un peu...Vous, continuez à crier!...»

Omer, dégringolant la pente, disparut derrière les feuillages.De temps en temps, les copains poussaient un appel.Lesueur avait posé son sac sur une roche moussue.

«Les voilà!»

C'était Martin et Omer à ses trousses, comme un mouton que le chien ramène.

«Alors, mon vieux! Qu'est-ce qui t'est arrivé?

- Rien de grave,hein?»

On lui tapait sur l'épaule; on le regardait avec affection.Lui souriait, mais ses lèvres tremblaient visiblement, et ses yeux en amandes s'étaient un peu dilatés.Il finit par dire, d'une voix d'enfant qui a eu peur:

«Vous alliez plus vite que moi...je suis resté en arrière...et au tournant, je me suis trompé...il y avait une petite éclaircie...J'ai cru que c'était le chemin.

- Oui, je l'ai trouvé en plein fourré, immobile.Il ne savait plus que faire. Pauvre vieux!

- Il est peut-être fatigué.On va lui décharger son sac!

- Merci...non! Non!

- Tu nous ennuies...Et puis tu marcheras en tête, entre Bénin et Broudier. Bénin te surveillera.»

Jules ROMAINS                


La guerre

Le peuple stupide habitait la guerre, et il ne le savait pas. Il croyait que la guerre était étrangère: elle se passait très loin, dans des pays oubliés, dans les forêts sauvages, ou bien au fond des vallées sinistres qui bordent la terre. Ils croyaient que la guerre était pareille à la rumeur de l'orage grondant de l'autre côté de l'horizon, alors ils avaient le temps de compter les cheveux de leurs femmes et d'écrire des poèmes à propos de la mort de leur chien.

Mais ils vivaient dans la guerre. Ils vivaient au centre même du massacre, eux,leurs femmes et leurs chiens. Chaque jour autour d'eux se forme le tourbillon effrayant, les forces sans nom se ruent les unes contre les autres. Forces qui veulent tuer le regard, tuer la pensée. Les forêts sont hérissées d'électricité, les villes entières sont des ruines de pierre délivrées de la pesanteur. Avec leurs poutrelles et leurs barres d'acier, elles frappent, hurlent aux oreilles, mordent les yeux, écrasent les narines. Etranges cités étrangères aux murs écraseurs! Tueurs, tueurs, tueurs, tous tueurs, les murs, les plâtres lisses, les plaques d'or cru où grincent les ongles. Tueurs! Tous les objets déferlent sur moi, les volumes ondoient, se creusent de vertige et changent de forme. Les angles s'affaissent et se bombent alternativement, les reflets pleuvent. Les sons bouillonnent le long des tuyaux d'orgue, puis éclatent. A l'intérieur des magasins blancs les objets allument leur haine, et les miroirs répercutent les flèches des regards. Les mots naissent au fond de la gorge, couverts de dards et de mandibules, les mots jaillissent sans cesse. Ils sortent des pages des livres, des haut-parleurs des postes de télévision, des bandes magnétiques, des disques et de l'ombre des salles de cinéma. Et aucun de ces mots ne veut dire la paix, ou l'amour.

Autour de lui, le peuple sans âme construit ses remparts et ses prisons. Il dresse ses murs immenses, ses tours, ses pyramides. Puis il se perd dans le nouveau labyrinthe, et les murs lentement se rapprochent! Le peuple dément trace ses routes d'un bout à l'autre de la terre, et il meurt écrasé! Il allume lui-même, avec une seule allumette à la flamme qui vacille, l'incendie qui le brÚle. Attention! Danger! Danger...

Regardez autour de vous, regardez la guerre en action. Le long des routes, sur les aéroports, dans les immeubles immaculés, dans les souterrains, sur les esplanades aux milliers de voitures abandonnées, partout, dans la ville, sur la mer de ciment, sur la plaine de ciment, sur les montagnes et dans le ciel de ciment, entendez la guerre qui progresse. Elle a des noms splendides de victoires, des noms qui résonnent, «Super, Parking, Videostar, The Animals, Molybdène, Acier, Zeiss, Chrysler, Flaminaire, Honda ». Elle a des noms qui tuent déjà. Ses monuments de béton et de fer sont des mausolées et ses magasins gigantesques où rutilent les marchandises sont des châteaux forts aux ponts levés...

Partout se lèvent les échafaudages des chantiers, qui tissent leurs tours de fer, un mètre, encore un mètre. Les cimetières ont des tombes qui ressemblent à des wagons de chemin de fer. Les nuages sont devenus très bas, aujourd'hui, les pointes des paratonnerres les déchirent. La nuit est plus blanche que le jour, parcourue par des millions de volts. Sous terre, les égouts charrient leurs fleuves puants vers la mer puante. Les bouches avalent les tonnes de crème et de fromage, les tonnes de viande, de pain et de fruits en conserve. Le courant du bétail qui entre par les portes des abattoirs ne s'arrête jamais. Les machines pilonnent les collines, les explosions éventrent les montagnes et font couler les entrailles de sable et d'argile. C'est la guerre permanente, la guerre de tous les temps et de tous les lieux.

J.M.G. Le Clezio «La Guerre»                  

Pierre de RONSARD (1524-1585)
(Recueil : Les Odes)

Mignonne, allons voir si la rose

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

…………………………..…

Pierre de RONSARD (1524-1585)
(Recueil : Second livre des Amours)

Comme on voit sur la branche au mois de may la rose

Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,
En sa belle jeunesse, en sa premiere fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au poinct du jour l'arrose ;

La grace dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d'odeur ;
Mais batue ou de pluye, ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt, fueille à fueille déclose.

Ainsi en ta premiere et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuee, et cendre tu reposes.

Pour obseques reçoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase pleine de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.

……………………………....

Paul Verlaine

Il pleure dans mon coeur

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s'ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !

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