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"LES FABLES" DE LA FONTAINE

 

Jean de LA FONTAINE est un écrivain français de XVIIème  siècle. Il est très connu par ses "Fables", recueil de poèmes racontant de petites histoires souvent entre animaux. Un autre écrivain avait écrit un livre similaire à celui de La Fontaine. Il s'appelle Ibn Al Moqafaa et son livre "KALILA WA DIMNA".

 Bonne lecture.

 

 

I, 1 La Cigale et la Fourmi

 

La Cigale, ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue:

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la Fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.

"Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'Oût, foi d'animal,

Intérêt et principal. "

La Fourmi n'est pas prêteuse:

C'est là son moindre défaut.

Que faisiez-vous au temps chaud?

Dit-elle à cette emprunteuse.

- Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

- Vous chantiez? j'en suis fort aise.

Eh bien! dansez maintenant.

 

I, 2 Le Corbeau et le Renard

 

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage:

"Hé! bonjour, Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. "

A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie;

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le Renard s'en saisit, et dit: "Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute:

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. "

Le Corbeau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

 

 

I, 3 La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf

 

 

Une Grenouille vit un Boeuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,

Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,

Pour égaler l'animal en grosseur,

Disant: "Regardez bien, ma soeur;

Est-ce assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?

- Nenni. - M'y voici donc? - Point du tout. - M'y voilà?

- Vous n'en approchez point. "La chétive pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

 

 

I, 9 Le Rat de ville et le Rat des champs

 

Autrefois le Rat de ville

Invita le Rat des champs,

D'une façon fort civile,

A des reliefs d'Ortolans.

 

Sur un Tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis.

 

Le régal fut fort honnête,

Rien ne manquait au festin;

Mais quelqu'un troubla la fête

Pendant qu'ils étaient en train.

 

A la porte de la salle

Ils entendirent du bruit:

Le Rat de ville détale;

Son camarade le suit.

 

Le bruit cesse, on se retire:

Rats en campagne aussitôt;

Et le citadin de dire:

Achevons tout notre rôt.

 

- C'est assez, dit le rustique;

Demain vous viendrez chez moi:

Ce n'est pas que je me pique

De tous vos festins de Roi;

 

Mais rien ne vient m'interrompre:

Je mange tout à loisir.

Adieu donc; fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre.

 

I, 10 Le Loup et l'Agneau

 

La raison du plus fort est toujours la meilleure:

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?

Dit cet animal plein de rage:

Tu seras châtié de ta témérité.

- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté

Ne se mette pas en colère;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?

Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.

- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens:

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l'a dit: il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts

Le Loup l'emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

 

 

I, 13 Les Voleurs et l'Ane

 

Pour un Ane enlevé deux Voleurs se battaient:

L'un voulait le garder; l'autre le voulait vendre.

Tandis que coups de poing trottaient,

Et que nos champions songeaient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron.

L'Ane, c'est quelquefois une pauvre province.

Les voleurs sont tel ou tel prince,

Comme le Transylvain, le Turc, et le Hongrois.

Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois:

Il est assez de cette marchandise.

De nul d'eux n'est souvent la Province conquise:

Un quart Voleur survient, qui les accorde net

En se saisissant du Baudet.

 

I, 16 La Mort et le Bûcheron

 

Un Malheureux appelait tous les jours

La mort à son secours.

O mort, lui disait-il, que tu me sembles belle!

Viens vite, viens finir ma fortune cruelle.

La Mort crut, en venant, l'obliger en effet.

Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.

Que vois-je! cria-t-il, ôtez-moi cet objet;

Qu'il est hideux! que sa rencontre

Me cause d'horreur et d'effroi!

N'approche pas, ô mort; ô mort, retire-toi.

Mécénas fut un galant homme:

Il a dit quelque part: Qu'on me rende impotent,

Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme

Je vive, c'est assez, je suis plus que content.

Ne viens jamais, ô mort; on t'en dit tout autant.

 

Ce sujet a été traité d'une autre façon par Esope, comme la Fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu'un me fit connaître que j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui fût dans Esope. Cela m'obligea d'y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les Anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma Fable à celle d'Esope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas que j'y fais entrer, et qui est si beau et si à propos que je n'ai pas cru le devoir omettre.

 

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

Gémissant et courbé marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, et la corvée

Lui font d'un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la mort, elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu'il faut faire

C'est, dit-il, afin de m'aider

A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.

Le trépas vient tout guérir;

Mais ne bougeons d'où nous sommes.

Plutôt souffrir que mourir,

C'est la devise des hommes.

 

 

I, 18 Le Renard et la Cigogne

 

Compère le Renard se mit un jour en frais,

et retint à dîner commère la Cigogne.

Le régal fût petit et sans beaucoup d'apprêts:

Le galant pour toute besogne,

Avait un brouet clair; il vivait chichement.

Ce brouet fut par lui servi sur une assiette:

La Cigogne au long bec n'en put attraper miette;

Et le drôle eut lapé le tout en un moment.

Pour se venger de cette tromperie,

A quelque temps de là, la Cigogne le prie.

"Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis

Je ne fais point cérémonie. "

A l'heure dite, il courut au logis

De la Cigogne son hôtesse;

Loua très fort la politesse;

Trouva le dîner cuit à point:

Bon appétit surtout; Renards n'en manquent point.

Il se réjouissait à l'odeur de la viande

Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.

On servit, pour l'embarrasser,

En un vase à long col et d'étroite embouchure.

Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer;

Mais le museau du sire était d'autre mesure.

Il lui fallut à jeun retourner au logis,

Honteux comme un Renard qu'une Poule aurait pris,

Serrant la queue, et portant bas l'oreille.

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris:

Attendez-vous à la pareille.

 

I, 19 L'Enfant et le Maître d'école

 

Dans ce récit je prétends faire voir

D'un certain sot la remontrance vaine.

Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir,

En badinant sur les bords de la Seine.

Le Ciel permit qu'un saule se trouva,

Dont le branchage, après Dieu, le sauva.

S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,

Par cet endroit passe un Maître d'école.

L'Enfant lui crie: "Au secours! je péris. "

Le Magister, se tournant à ses cris,

D'un ton fort grave à contre-temps s'avise

De le tancer: "Ah! le petit babouin!

Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise!

Et puis, prenez de tels fripons le soin.

Que les parents sont malheureux qu'il faille

Toujours veiller à semblable canaille!

Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort! "

Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense.

Tout babillard, tout censeur, tout pédant,

Se peut connaître au discours que j'avance:

Chacun des trois fait un peuple fort grand;

Le Créateur en a béni l'engeance.

En toute affaire ils ne font que songer

Aux moyens d'exercer leur langue.

Hé! mon ami, tire-moi de danger:

Tu feras après ta harangue.

 

 

I, 22 Le Chêne et le Roseau

 

Le Chêne un jour dit au Roseau:

"Vous avez bien sujet d'accuser la Nature;

Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Le moindre vent, qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau,

Vous oblige à baisser la tête:

Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête.

Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.

Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant à souffrir:

Je vous défendrais de l'orage;

Mais vous naissez le plus souvent

Sur les humides bords des Royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste.

- Votre compassion, lui répondit l'Arbuste,

Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci.

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.

Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos;

Mais attendons la fin. "Comme il disait ces mots,

Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L'Arbre tient bon; le Roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au Ciel était voisine

Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.

 

 

II, 9 Le Lion et le Moucheron

 

"Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! "

C'est en ces mots que le Lion

Parlait un jour au Moucheron.

L'autre lui déclara la guerre.

"Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roi

Me fasse peur ni me soucie?

Un boeuf est plus puissant que toi:

Je le mène à ma fantaisie. "

A peine il achevait ces mots

Que lui-même il sonna la charge,

Fut le Trompette et le Héros.

Dans l'abord il se met au large;

Puis prend son temps, fond sur le cou

Du Lion, qu'il rend presque fou.

Le quadrupède écume, et son oeil étincelle;

Il rugit; on se cache, on tremble à l'environ;

Et cette alarme universelle

Est l'ouvrage d'un Moucheron.

Un avorton de Mouche en cent lieux le harcelle:

Tantôt pique l'échine, et tantôt le museau,

Tantôt entre au fond du naseau.

La rage alors se trouve à son faîte montée.

L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir

Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée

Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.

Le malheureux Lion se déchire lui-même,

Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs,

Bat l'air, qui n'en peut mais; et sa fureur extrême

Le fatigue, l'abat: le voilà sur les dents.

L'insecte du combat se retire avec gloire:

Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,

Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin

L'embuscade d'une araignée;

Il y rencontre aussi sa fin.

 

Quelle chose par là nous peut être enseignée?

J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis

Les plus à craindre sont souvent les plus petits;

L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire,

Qui périt pour la moindre affaire.

 

II, 10 L'Ane chargé d'éponges, et l'Ane chargé de sel

 

Un Anier, son Sceptre à la main,

Menait, en Empereur Romain,

Deux Coursiers à longues oreilles.

L'un, d'éponges chargé, marchait comme un Courrier;

Et l'autre, se faisant prier,

Portait, comme on dit, les bouteilles:

Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins,

Par monts, par vaux, et par chemins,

Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,

Et fort empêchés se trouvèrent.

L'Anier, qui tous les jours traversait ce gué-là,

Sur l'Ane à l'éponge monta,

Chassant devant lui l'autre bête,

Qui voulant en faire à sa tête,

Dans un trou se précipita,

Revint sur l'eau, puis échappa;

Car au bout de quelques nagées,

Tout son sel se fondit si bien

Que le Baudet ne sentit rien

Sur ses épaules soulagées.

Camarade Epongier prit exemple sur lui,

Comme un Mouton qui va dessus la foi d'autrui.

Voilà mon Ane à l'eau; jusqu'au col il se plonge,

Lui, le Conducteur et l'Eponge.

Tous trois burent d'autant: l'Anier et le Grison

Firent à l'éponge raison.

Celle-ci devint si pesante,

Et de tant d'eau s'emplit d'abord,

Que l'Ane succombant ne put gagner le bord.

L'Anier l'embrassait, dans l'attente

D'une prompte et certaine mort.

Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe;

C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point

Agir chacun de même sorte.

J'en voulais venir à ce point.

 

II, 16 Le Corbeau voulant imiter l'Aigle

 

L'Oiseau de Jupiter enlevant un mouton,

Un Corbeau témoin de l'affaire,

Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,

En voulut sur l'heure autant faire.

Il tourne à l'entour du troupeau,

Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,

Un vrai Mouton de sacrifice:

On l'avait réservé pour la bouche des Dieux.

Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux:

Je ne sais qui fut ta nourrice;

Mais ton corps me paraît en merveilleux état:

Tu me serviras de pâture.

Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat.

La Moutonnière créature

Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison

Etait d'une épaisseur extrême,

Et mêlée à peu près de la même façon

Que la barbe de Polyphème.

Elle empêtra si bien les serres du Corbeau

Que le pauvre animal ne put faire retraite.

Le Berger vient, le prend, l'encage bien et beau,

Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.

Il faut se mesurer, la conséquence est nette:

Mal prend aux Volereaux de faire les Voleurs.

L'exemple est un dangereux leurre:

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs;

Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.

 

II, 17 Le Paon se plaignant à Junon

 

Le Paon se plaignait à Junon:

Déesse, disait-il, ce n'est pas sans raison

Que je me plains, que je murmure:

Le chant dont vous m'avez fait don

Déplaît à toute la Nature;

Au lieu qu'un Rossignol, chétive créature,

Forme des sons aussi doux qu'éclatants,

Est lui seul l'honneur du Printemps.

Junon répondit en colère:

Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,

Est-ce à toi d'envier la voix du Rossignol,

Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col

Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies;

Qui te panades, qui déploies

Une si riche queue, et qui semble à nos yeux

La Boutique d'un Lapidaire?

Est-il quelque oiseau sous les Cieux

Plus que toi capable de plaire?

Tout animal n'a pas toutes propriétés.

Nous vous avons donné diverses qualités:

Les uns ont la grandeur et la force en partage;

Le Faucon est léger, l'Aigle plein de courage;

Le Corbeau sert pour le présage,

La Corneille avertit des malheurs à venir;

Tous sont contents de leur ramage.

Cesse donc de te plaindre, ou bien, pour te punir,

Je t'ôterai ton plumage.

 

II, 18 La Chatte métamorphosée en femme

 

Un homme chérissait éperdument sa Chatte;

Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,

Qui miaulait d'un ton fort doux.

Il était plus fou que les fous.

Cet Homme donc, par prières, par larmes,

Par sortilèges et par charmes,

Fait tant qu'il obtient du destin

Que sa Chatte en un beau matin

Devient femme, et le matin même,

Maître sot en fait sa moitié.

Le voilà fou d'amour extrême,

De fou qu'il était d'amitié.

Jamais la Dame la plus belle

Ne charma tant son Favori

Que fait cette épouse nouvelle

Son hypocondre de mari.

Il l'amadoue, elle le flatte;

Il n'y trouve plus rien de Chatte,

Et poussant l'erreur jusqu'au bout,

La croit femme en tout et partout,

Lorsque quelques Souris qui rongeaient de la natte

Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

Aussitôt la femme est sur pieds:

Elle manqua son aventure.

Souris de revenir, femme d'être en posture.

Pour cette fois elle accourut à point:

Car ayant changé de figure,

Les souris ne la craignaient point.

Ce lui fut toujours une amorce,

Tant le naturel a de force.

Il se moque de tout, certain âge accompli:

Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli.

En vain de son train ordinaire

On le veut désaccoutumer.

Quelque chose qu'on puisse faire,

On ne saurait le réformer.

Coups de fourche ni d'étrivières

Ne lui font changer de manières;

Et, fussiez-vous embâtonnés,

Jamais vous n'en serez les maîtres.

Qu'on lui ferme la porte au nez,

Il reviendra par les fenêtres.

 

II, 19 Le Lion et l'Ane chassant

 

Le roi des animaux se mit un jour en tête

De giboyer. Il célébrait sa fête.

Le gibier du Lion, ce ne sont pas moineaux,

Mais beaux et bons Sangliers, Daims et Cerfs bons et beaux.

Pour réussir dans cette affaire,

Il se servit du ministère

De l'Ane à la voix de Stentor.

L'Ane à Messer Lion fit office de Cor.

Le Lion le posta, le couvrit de ramée,

Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son

Les moins intimidés fuiraient de leur maison.

Leur troupe n'était pas encore accoutumée

A la tempête de sa voix;

L'air en retentissait d'un bruit épouvantable;

La frayeur saisissait les hôtes de ces bois.

Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable

Où les attendait le Lion.

N'ai-je pas bien servi dans cette occasion?

Dit l'Ane, en se donnant tout l'honneur de la chasse.

- Oui, reprit le Lion, c'est bravement crié:

Si je connaissais ta personne et ta race,

J'en serais moi-même effrayé.

L'Ane, s'il eût osé, se fût mis en colère,

Encor qu'on le raillât avec juste raison:

Car qui pourrait souffrir un Ane fanfaron?

Ce n'est pas là leur caractère.

 

 

III, 2 Les Membres et l'Estomac

 

Je devais par la Royauté

Avoir commencé mon Ouvrage.

A la voir d'un certain côté,

Messer Gaster en est l'image.

S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.

De travailler pour lui les membres se lassant,

Chacun d'eux résolut de vivre en Gentilhomme,

Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster.

Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air.

Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme.

Et pour qui? Pour lui seul; nous n'en profitons pas:

Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.

Chommons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre.

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d'agir, les jambes de marcher.

Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher.

Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.

Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur;

Il ne se forma plus de nouveau sang au coeur:

Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent

Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,

A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.

Ceci peut s'appliquer à la grandeur Royale.

Elle reçoit et donne, et la chose est égale.

Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d'elle l'aliment.

Elle fait subsister l'artisan de ses peines,

Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,

Maintient le Laboureur, donne paie au soldat,

Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l'Etat.

Ménénius le sut bien dire.

La Commune s'allait séparer du Sénat.

Les mécontents disaient qu'il avait tout l'Empire,

Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité;

Au lieu que tout le mal était de leur côté,

Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.

Le peuple hors des murs était déjà posté,

La plupart s'en allaient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fit voir

Qu'ils étaient aux membres semblables,

Et par cet apologue, insigne entre les Fables,

Les ramena dans leur devoir.

 

III, 3 Le Loup devenu Berger

 

Un Loup qui commençait d'avoir petite part

Aux Brebis de son voisinage,

Crut qu'il fallait s'aider de la peau du Renard

Et faire un nouveau personnage.

Il s'habille en Berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d'un bâton,

Sans oublier la Cornemuse.

Pour pousser jusqu'au bout la ruse,

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau:

C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.

Sa personne étant ainsi faite

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le sycophante approche doucement.

Guillot le vrai Guillot étendu sur l'herbette,

Dormait alors profondément.

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.

La plupart des Brebis dormaient pareillement.

L'hypocrite les laissa faire,

Et pour pouvoir mener vers son fort les Brebis

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu'il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire,

Il ne put du Pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les Brebis, le Chien, le Garçon.

Le pauvre Loup, dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir ni se défendre.

 

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.

Quiconque est Loup agisse en Loup:

C'est le plus certain de beaucoup.

 

III, 4 Les Grenouilles qui demandent un roi

 

Les Grenouilles, se lassant

De l'état Démocratique,

Par leurs clameurs firent tant

Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique.

Il leur tomba du Ciel un Roi tout pacifique:

Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant

Que la gent marécageuse,

Gent fort sotte et fort peureuse,

S'alla cacher sous les eaux,

Dans les joncs, dans les roseaux,

Dans les trous du marécage,

Sans oser de longtemps regarder au visage

Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau;

Or c'était un Soliveau,

De qui la gravité fit peur à la première

Qui de le voir s'aventurant

Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant.

Une autre la suivit, une autre en fit autant,

Il en vint une fourmilière;

Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.

Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.

Jupin en a bientôt la cervelle rompue.

Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.

Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,

Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir,

Et Grenouilles de se plaindre;

Et Jupin de leur dire: Eh quoi! votre désir

A ses lois croit-il nous astreindre?

Vous avez dû premièrement

Garder votre Gouvernement;

Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire

Que votre premier roi fût débonnaire et doux:

De celui-ci contentez-vous,

De peur d'en rencontrer un pire.

 

III, 5 Le Renard et le Bouc

 

Capitaine Renard allait de compagnie

Avec son ami Bouc des plus haut encornés.

Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez;

L'autre était passé maître en fait de tromperie.

La soif les obligea de descendre en un puits.

Là chacun d'eux se désaltère.

Après qu'abondamment tous deux en eurent pris,

Le Renard dit au Bouc: Que ferons-nous, compère?

Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.

Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi:

Mets-les contre le mur. Le long de ton échine

Je grimperai premièrement;

Puis sur tes cornes m'élevant,

A l'aide de cette machine,

De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t'en tirerai.

- Par ma barbe, dit l'autre, il est bon; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n'aurais jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l'avoue.

Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,

Et vous lui fait un beau sermon

Pour l'exhorter à patience.

Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence

Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n'aurais pas, à la légère,

Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors.

Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts:

Car pour moi, j'ai certaine affaire

Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.

En toute chose il faut considérer la fin.

 

 

III, 7 L'Ivrogne et sa Femme

 

Chacun a son défaut où toujours il revient:

Honte ni peur n'y remédie.

Sur ce propos, d'un conte il me souvient:

Je ne dis rien que je n'appuie

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus

Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.

Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course

Qu'ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci plein du jus de la treille,

Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille,

Sa femme l'enferma dans un certain tombeau.

Là les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve

L'attirail de la mort à l'entour de son corps:

Un luminaire, un drap des morts.

Oh! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve?

Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton,

Masquée et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.

L'Epoux alors ne doute en aucune manière

Qu'il ne soit citoyen d'enfer.

Quelle personne es-tu? dit-il à ce fantôme.

- La cellerière du royaume

De Satan, reprit-elle; et je porte à manger

A ceux qu'enclôt la tombe noire.

Le Mari repart sans songer:

Tu ne leur portes point à boire?

 

 

III, 13 Les Loups et les Brebis

 

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les Loups firent la paix avecque les Brebis.

C'était apparemment le bien des deux partis;

Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,

Les Bergers de leur peau se faisaient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d'autre part pour les carnages:

Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc: on donne des otages;

Les Loups, leurs Louveteaux; et les Brebis, leurs Chiens.

L'échange en étant fait aux formes ordinaires

Et réglé par des Commissaires,

Au bout de quelque temps que Messieurs les Louvats

Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,

lls vous prennent le temps que dans la Bergerie

Messieurs les Bergers n'étaient pas,

Etranglent la moitié des Agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.

Ils avaient averti leurs gens secrètement.

Les Chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,

Furent étranglés en dormant:

Cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux; un seul n'en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J'en conviens; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi?

 

III, 14 Le Lion devenu vieux

 

Le Lion, terreur des forêts,

Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets,

Devenus forts par sa faiblesse.

Le Cheval s'approchant lui donne un coup de pied;

Le Loup un coup de dent, le Boeuf un coup de corne.

Le malheureux Lion, languissant, triste, et morne,

Peut a peine rugir, par l'âge estropié.

Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes;

Quand voyant l'Ane même à son antre accourir:

"Ah! c'est trop, lui dit-il; je voulais bien mourir;

Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. "

......

 

Bien, si tu as fini la lecture des Fables, tu peux nous dire tes sentiments et tes remarques? Laquelle de ces histoires t'a plu le plus?

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