Raïhanyat
Le Site De L’Ecrivain Marocain
Mohamed Saïd Raïhani

NOUVELLES
SAISON DE
VERS TOUS LES LIEUX
Nouvelles Ecrites En
Arabe Par Mohamed Saïd Raïhani, 2003
Traduites En Français
Par Mohamed El Kobbi, 2009
SAISON DE
Le vieil homme balaya de son regard les
masses qui attendaient le signal de départ pour traverser vers l’autre
rive.
Épris par un sentiment mi-cruel
mi-solennel, il murmura : Seigneur de l’univers! Deux rives juxtaposées
que rien n’unit, une semble être un festin, et l’autre un brasier!
Puis glissa son index sur la dernière
graine de son chapelet et interpella un jeune homme plongé dans la
lecture d’un livre :
- Lis-tu encore sachant que tu es sur le
bord de la migration et de la mort?
- Moi,
je lis les merveilles des «Mille et Une Nuits» .
- Et que comptent tes merveilles
devant l’épreuve qui nous attend tous ?
- Le secret des «Mille et Une Nuits» est d’atténuer, grâce à la narration, la douleur de
l’attente.
- Si c’est le cas, pourquoi nous ne nous
racontons pas des histoires pour mieux faire connaissance?
Quelques curieux étaient secrètement à l’écoute mais leur enthousiasme les révéla:
- Oui, que chacun de nous raconte son
histoire, les motivations et les raisons de sa migration...
- Excellente proposition, et je serais le
premier à le faire si vous promettez de m’écouter.
- Nous sommes toute ouïe à condition que
tu nous promettes à ton tour une chose.
- Laquelle?
- Sache bien qu’il n’existe plus
d’autorité ici qui pourrait t’intimider et que nous sommes tous menacés de
mort par noyade lors de cette périlleuse traversée, alors ne crains rien
et confies-toi comme si tu voyais la mort devant tes yeux.
-J’acquiesce, mes chers associés au
naufrage, et voici mon histoire.
Discours du migrant fuyant le pays
des cabotins:
Le pays est devenu un théâtre pour
les cabotins. La majorité écrasante des citoyens sont analphabètes et jouent tous le rôle des
parents responsables qui emmènent leurs enfants aux écoles. Les
enseignants jouent le rôle des précepteurs, des éducateurs et des animateurs.
Les élèves, croulés sous leurs lourds cartables et parcourant des distances
incroyables, jouent les prodiges. La télévision diffuse les résultats des
examens et joue le rassurant sur le développement du niveau académique des
futurs héritiers du peuple. Le peuple est malade et les médecins jouent le rôle
des guérisseurs. Les malades meurent et sont transportés à leur demeure dans
des véhicules banalisés qui jouent le rôle des ambulances et qui stationnent
prés des foyers des défunts pour laisser leurs familles accourir en hurlant et
jouant le rôle des endeuillés …
Théâtre, tout est théâtre … Et moi, j’ai
envie de vivre même un jour loin de
cette gigantesque scène. C’est pourquoi ma décision de quitter ce pays est
irréversible.
Discours de l’exilé :
Etrangeté et exil sont des mots que
définissent tous les dictionnaires du monde et éveillent la nostalgie des
origines et de l’espérance.
Cependant, le pire de tous les exils du
monde restera la condamnation à vivre étranger dans son propre pays, banni
entre ses parents, sa femme, ses enfants, ses proches et ses voisins sans que personne ne reconnaisse ses efforts,
ni se rappeler de son nom, ni lui concevoir une utilité quelconque à sa vie…
C’est cette plus haute forme des exils que
je veux fuir.
Discours du migrant contre la
délation :
Ici la terre des borgnes et des longues
oreilles.
Personne ne voit et presque tout le monde excelle dans le sens
de l’ouïe.
Ici pas de place pour le silence, le calme
et l’écoute de soi.
Ni de place pour moi et mes semblables.
Nul choix que de partir.
Discours de l’enfant fuyant la
tyrannie des adultes:
Je ne comprends pas pourquoi mes parents
m’envoient dans les gares, avec une drôle de boîte et une sellette pour cirer
les pompes des inconnus.
Les portes de l’emploi, Se sont elles
toutes refermées pour finir cireur ?!
Mes camarades sont à l’école la journée,
au conservatoire le soir, dans les maisons de jeunesse les week-ends, voyagent
pendant leurs vacances.. Mais, moi, on me prend mon cartable sur le seuil de la
porte et m’ordonne d’aller cirer les pompes des autres…
Quelle humiliation!
Et de qui ? De mes parents…
Moi, j’ai longtemps pensé à mon cas :
Si, dans tout le pays, l’humiliation est tout ce qui reste en fin de compte,
alors pourquoi ne pas essayer de traverser vers l’autre rive pour mener une
autre vie ?
Discours du migrant ne voulant
plus de la ritournelle du passé :
Ici, c’est le pays du passé. Les gens se
complaisent à vivre dans les souvenirs et les relations archaïques entre
célébration et sacralisation de l’illusion.
Personne ne regarde l’horizon ni ose rêver tellement que le rêve est devenu un
gag…
Mais, moi, je ne suis pas prêt à faire
rire les autres avec mes rêves. Donc, je migre.
Discours du migrant effrayé de ne
plus exister:
Dans les autres pays mieux évolués, si tu
possèdes un atout quelconque, mental ou physique, tu pourras bien l’exploiter
pour mener une vie honorable.
Ici, même si on a le talent nécessaire et
toutes les conditions réunies pour réussir sa vie, on se trouvera à prêter tous
ses membres et sa force à celui qui a tout accaparé pour son bon plaisir. Voire
entrer en concurrence avec les hordes des mendiants pour s’agenouiller devant
la seule main de la seule personne qui monopolise à elle seule le pouvoir de
donner.
L’instinct d’exister nous fait choisir
entre périr dans son milieu naturel ou foutre le camp ailleurs.
Moi, j’ai choisi le nouveau environnement
et me voilà parmi vous entrain de compter les secondes pour la grande traversée.
Discours du migrant fuyant la
niaiserie :
Ras-le-bol de cette vie assujettie
aux refrains habituels : «Chacun pour soi!», «Que
la ruse profite au vendeur et à l’acheteur!», «Plus
t’as les yeux grands ouverts, plus tu vois rien!» et «La loi ne protége pas les naïfs!» même si la moitié du peuple est
illettrée et l’autre moitié vit en dessous du seuil de pauvreté.
Des slogans à n’en plus finir que les gens
inconscients ressassent sans cesse et que, moi, je ne peux plus cohabiter
avec...
C’est pourquoi, je revendique le grand
départ.
Discours du migrant fuyant le pouvoir de
la vassalité :
Le pouvoir existe là où réside l’inégalité
avec ses deux manifestations : la soumission et la servitude. Le pouvoir
ici n’est ni celui de l’omnipotence de l’Etat, ni du capital, ni de la tribu,
ou de la race, mais de la vassalité…
C’est le pouvoir de celle qui a fauché les prophètes, les
philosophes, les créateurs et tous les libérateurs...
Depuis la nuit des temps, à chaque
fois qu’une nouvelle lumière surgit, le vassal brandit ses sentences et
ses menaces: «Connais
tes limites! », «ça suffit de vous chauffer la tête!», «On
ne veut de problème avec personne!».
Le pouvoir du vassal est sournois et
latent. Mais parce qu’il est sauvagement destructeur, et parce que sa voix est
dominante et suprême, je me suis résolu à la grande migration.
Discours de la migration permanente:
Migration ou déportation?
Je n’en ai aucunement choisi.
Je suis forcé par la somme de la
sécheresse, des dettes, de la vie sans eau ni électricité, le train–train
quotidien loin de l’hôpital, de la pharmacie, du hammam, de l’école, de
la gare, du marché…
Au début, j’ai migré avec ma petite
famille vers une petite ville où nous devions tous travailler pour subsister…
Puis, nous avons migré vers une
grande ville du Sud où notre lieu de travail nous tenait pour domicile. Ainsi,
notre vie et le boulot ne faisaient qu’un…
Au bout du chemin, le patron a vendu sa
société et nous avec à un autre patron qui a mis les clefs sous la porte et
nous a jeté dehors…
Ensuite, nous avons migré vers une ville dans
le Nord où je travaillais chez des riches qui souffraient de l’obésité et de
l’impuissance sexuelle.
Parce que je suis passé par tous les
cercles de la migration, du plus étroit dans les campagnes au plus étendu dans
les villes du nord du pays, je me trouve aujourd’hui au seuil du dernier grand
cercle et de la dernière grande migration.
Discours du migrant fuyant la volonté
confisquée :
Les gens d’ici n’ont pas de volonté.
La volonté, ici, est allouée aux dupes et
aux abrutis par des charlatans et des prestidigitateurs…
Aux membres de la tribu par le cheikh…
Aux militants par le chef du parti qui est
également le propriétaire des locaux et des clefs du parti...
La volonté qui façonne l’homme et le
transforme en une force, qu’elle soit constructive ou destructive, est tout
simplement proscrite. Et moi je ne supporte pas de vivre avec des
marionnettes et des poupées.
Comment pourrais-je changer d’avis alors
que je vois partout les arbalètes des partis confisquer la liberté des
militants pour les réduire à des simples moules farcies de docilité et de
discipline, des simples puzzles en bois et des simples chiffres qui les sert
dans leurs multiples surenchères. Des militants otages qui font la queue dans
des boutiques politiques minuscules pour ressortir après avec leurs
gigantesques affiches, leurs manifestes, leur motivation à bloc dont ils
ignorent tous la finalité et des programmes qu’on dirait inspirés de « Kalila et Dimna» d’Abdallah Ibn al-
De l’activité mafieuse ils ont fait une
action politique, des gangs un parti, de l’arbalète un secrétaire général, de
l’enlèvement une polarisation, des otages des militants… Et les otages ne
jouissent jamais de liberté individuelle.
Ceci dit, je me purifie avant de décamper.
Discours du migrant fuyant le pays du
«suicide» :
Ici, tout est cher à part les cordes pour
se pendre, les ceintures d’explosifs et les seringues empoisonnées…
Tout est coûteux : les fruits, la
viande, le loyer, les livres…
Et moi j’aime vivre. C’est pourquoi
j’irais là où le soleil se lève pour briller et ne jamais se coucher.
J’irais là où l’homme est le plus cher des
êtres vivants et tout le reste est à sa portée.
Discours du migrant fuyant la culture de
«l’état d’exception» :
Etats d’exception…
Vivre et mourir sous l’état d’exception…
Cette vie m’insupporte où il n’y a
qu’immobilisme, conservatisme et mutisme…
Des fêtes fades pendant lesquelles on se salue
sur les seuils des foyers puis chacun ferme sa porte pour se dévouer à déguster le méchoui annuel
et siroter le thé à la menthe. Vers le soir, commence le défilé silencieux des
badauds sur l’unique avenue de la ville : les filles avec les femmes, les
garçons avec les hommes. Et quand vient l’heure du dîner, tout le monde file
chez soi espérant une nouvelle balade à l’occasion d’une nouvelle fête qui
arrivera sûrement l’année suivante….
Quant aux festivités, c’est le même
tempo : Des groupes musicaux insipides qui amusent des invités presque
évanescents; des femmes, dans le coté du harem,
fastueusement habillées par crédit exigent de leurs filles d’être
sérieuses et posées même dans leurs danses qu’elles doivent mener discrètement
et en douceur pour avoir plus de chance d’être repérées par les yeux des
futures belles-mères et, par conséquent, d’être mariées…
C’est pourquoi les festivités, ici, sont
froides et destinées à des poupées plus froides guidées par des mères
entrepreneuses.
Froid, tout est froid mais, moi qui
cherche de la chaleur humaine, je me trouve obligé de migrer pour la chercher.
Discours du migrant fuyant l’enfer
des «tabous» :
Tous concourent à interdire, à
empêcher et à annihiler les sens et ta faculté de raisonner… Et quand on est
dépouillé de tout et que la paralysie l’atteint totalement, ils se liguent
contre l’être humain pour lui délimiter ce qu’il doit voir, entendre, toucher,
goûter, sentir et bien évidemment ce à quoi il doit penser.
Ici, c’est le règne de la culture de
l’interdit, tous s’excitent à interdire, et celui qui ne le fait pas doit être
entrain de concocter un nouveau genre d’interdit encore jamais passé par
la tête de personne.
Toutes les causeries et les palabres ne
tournent qu’autour de cela.
De l’interdit à tire-larigot, des non
partout, et moi je suis assoiffé à me délecter de mon enfance et de
mon innocence.
Discours du migrant fuyant la terre du
«terrorisme existentiel» :
Je ne suis pas un immigré, je m’enfuis
pour protéger mes membres et pour garder le reste de mon corps sain et sauf.
Je n’ai plus qu’un seul rein et je
crains que l’on me le vole.
Je rentre chez moi avant la tombée du jour
et quand je sors de chez moi je m’avise à bien choisir mes fréquentations et ne
côtoie que des endroits bien populeux de peur d’être kidnappé. Cette frayeur
est devenue, pour moi, une maladie
chronique et un souci mortifère.
On m’a volé mon rein dans une clinique, et
lors de l’opération expéditive le chirurgien a oublié son ciseau dans mon
estomac, mais ce n’était qu’une tromperie pour que je repasse à nouveau sur le
billard après ma convalescence et ainsi leur remettre entre les
mains mon deuxième rein ou l’une de mes deux testicules...
L’être humain, ici, est pris pour une
simple corbeille emplie de membres, un tas de pièces détachées… Et moi je
cherche un lieu tranquille et un pays sûr et me voilà qui m’expatrie à la quête
de mon pays / mon errance .
Discours de l’écrivain fuyant la patrie
qui fabrique l’ignorance :
Pour qui écris-je?
A quel lecteur dois-je m’adresser?
Aux ouvriers et paysans illettrés ?
Aux étudiants défaitistes et vaincus?
Aux chômeurs sans un rond ni un lendemain?
Aux fonctionnaires prisonniers du triangle
sacré boulot, souk et guichet automatique?
Aux patrons à qui le ciel a inspiré la
finance et non la connaissance?
Pour moi-même?
Et puis pourquoi écris-je?
Est-ce pour un nouvel ordre mondial?
Est-ce pour la liberté et la justice ?
A-t- elle une valeur, cette liberté dans
une société qui a le trac de tout mouvement?
A –t- elle une valeur, cette justice dans
une société qui a inventé la corruption pour éradiquer toutes les
contraintes administratives?
Et où poserais-je mes livres finalement?
Sur les plus hautes étagères des
librairies de la magie rouge, noire ou blanche ?
Ou dans les placards des bibliothèques
sous les règles, les crayons, les cahiers et les bâtons de
Ou chez les kiosquiers avec les invendus
de la dernière semaine?
Ou bien sur les trottoirs à côté des
photos des stars et des revues pornographiques?
Moi, j’ai déterminé ma nouvelle
destination: J’irais respirer ailleurs l’air des valeurs nobles,
Discours de la femme fuyant le
harcèlement:
Les hommes! J’en ai connus neuf au total.
Trois sont morts entre mes bras. Trois je
les ai divorcé. Et les trois autres m’ont répudiée…
Pourtant, quelques gigolos me croient
frustrée et qu’avec le temps je parviendrais à m’adoucir et me familiariser
avec leurs expressions obsolètes. A longueur de temps, on veut m’insinuer
que je suis malhonnête, non respectueuse et sans protection car je n’ai pas de
mari.
Le mari n’est plus ma première préoccupation,
moi. J’ai d’autres objectifs et autres espoirs dans la vie : Etre
d’abord moi-même, ce qui est de l’ordre de l’impossible ici car la femme
n’existe que dans une ombre moustachue.
Pour cette raison, je souhaite ma
migration là où je me respecterais sans qu’il y soit le souffle d’un mâle à mes
côtés.
Discours du politicien fuyant «les
politiques des combines»:
Quand je me suis engagé, au début, dans la
politique pour l’action, qu’elle soit syndicale ou juridique ou culturelle, Je sentais
que je disposais d’un capital symbolique me permettant de mener des projets en
avant et pour la liberté et l’émancipation de tous les humains...
A l’apogée de mon action, j’ai commencé à
réaliser que les choses changeaient sans arrêt et ce que je considérais comme
une praxis n’était en réalité qu’un jeu ; ce que je prenais pour du
sérieux se dénaturait pour n’être finalement qu’une plaisanterie…
Tout le monde rabâchait des concepts
vicieux qui finissaient par les pervertir eux-mêmes. Tous ont commencé à parler
du «jeu politique», du «jeu
électoral», du «jeu démocratique», et bientôt ça sera absolument le tour
du «jeu syndical», du «jeu juridique», du «jeu culturel» et du «jeu religieux»…
Comme je ne peux cautionner cette
génération de pervers, je n’ai eu d’autre choix que de partir.
Discours de l’étudiant fuyant
l’escroquerie :
Je n’y comprends plus rien!
Nous déposons nos dossiers et nous passons
le concours mais ceux qui seront couronnés de succès sont les absents.
Lors des élections, nous mobilisons les
voisins pour qu’ils votent pour un candidat mais le gagnant sera celui que tout
le monde a boycotté.
Nous ouvrons la télé pour regarder une
émission programmée d’avance mais ce que l’on nous transmettra en direct sera
un divertissement tarte…
Ne sachant quelle alternative pour
laquelle je dois opter sans risquer qu’elle ne soit contrefaite, j’ai décidé de
m’en aller là où les volontés sont respectées et honorées et ma décision est
irrévocable.
Discours de l’entrepreneur qui a peur pour
son capital:
Ici, nous payons nos impôts comme nous
payons également les pots de vin.
Lors de notre dernière réunion à la ligue
des entrepreneurs nous avons proclamé d’une seule voix :
«Ce n’est plus acceptable ! On paiera l’un des deux :
Ou bien les impôts ou bien les pots. Tous nos bénéfices sont engloutis par la
caisse de l’Etat et la perfidie de ses fonctionnaires.»…
Pour cette raison, nous avons proposé de
modifier l’appellation des offices du fisc et des taxes en des offices de
la corruption et des pourboires. Nous étions un millier qui ont signé la
pétition, et voici la réponse des décideurs à notre requête :
« L’impôt est un droit de l’Etat auquel
sont assujettis tous les citoyens. Quant aux pots de vin, ce sont vos
affaires dont vous devrez bien vous occuper mais vous devrez respecter vos
devoirs envers l’Etat que vous protégez et qui vous protége»…
Je n’ai pas d’autre possibilités de mettre
en sûreté mon capital que de le faire fuir à l’extérieur.
Discours du migrant rêvant d’une patrie
alternative:
La patrie?
La patrie , ce n’est pas un espace
géographique avec des frontières marquées sur une carte et que quelques gardes
munis de leurs kalachnikovs se relaient pour surveiller des barbelés
qu’ils ont eux-mêmes dressés.
La patrie, c’est plutôt un ensemble de
liens qui attachent l’humain à des principes inaltérables dont il dois être
fier.
Là où résident la dignité, l’honneur et la
fierté… C’est bien là où se trouve la patrie.
Ce n’est pas obligatoire que je reste,
durant toute ma vie, interné sous un toit entre des murs qui ont entendu mon
premier cri de naissance…
Je suis un poisson, camarades, à qui il
suffit de l’eau pour vivre. Là où il trouve de l’eau, de quoi se nourrir et de
la sécurité, le poisson trouve sa patrie…
C’est pourquoi, moi, je migre. C’est pour
chercher cette eau qui me garantit ma survie.
Discours du migrant fuyant la terre des
bagnes :
Quand j’étais détenu, je raisonnais par la
dualité «ici / dehors»…
Cette dualité, elle seule, était suffisante
pour me prédisposer à résister contre la dévastation et les tourments et
à continuer à vivre jusqu’à ma libération.
Maintenant que je suis sorti, je ne trouve
plus ce «dehors» qui constituait le dilemme de
l’équilibre psychique, mental et existentiel dans ma vie au fond ténébreux des
cellules.
A présent, je suis parmi vous qui êtes les
bénéficiaires de la meilleure discipline, mais avec la mentalité des
prisonniers.
Je n’aperçois autour de moi que les
compartiments d’un immense bagne. Ceux qui m’entourent ne sont que de
misérables détenus malgré leurs djellabas de l’Aïd et leurs costumes de
connivence. Tous ces vêtements ne sont, pour moi, que des uniformes de
prisonniers : Le lundi, je les vois porter du rose; le mardi, du
blanc rayé de noir; le mercredi du jaune…
C’est pourquoi j’attends la traversée pour
aller vivre libre parmi des gens libres.
Une voix qui chante:
«Ô toi qui t’en vas, où pars-tu ?
Tu finiras par revenir
Comme tous les gens peu avisés
Qui l’ont bien regretté avant toi et moi »
Impression clair-obscur:
Avons-nous vécu toute cette violence
individuellement sans que les uns ne connaissent le malheur des autres?
Quelle humiliation !
Jamais la réalité n’a été aussi
claire qu’aujourd’hui.
Notre vie n’était pas mise à nu à ce point
car nous n’étions pas intimes dans nos salutations ni dans notre parole ni dans
nos disputes ni dans notre amitié ni dans nos rencontres ni dans nos
séparations...
Nous étions hypocrites et on subissait au
retour des maladies incurables : Diabète, paralysie, cancer et névroses
diverses...
On avait peur les uns des autres :
Peur d’être vus sous notre vrai jour. C’est pourquoi on ne voyait pas la
réalité avec autant de limpidité.
Maintenant qu’on s’est débarrassé de la
peur du scandale, on est tous nus.
Quelle infamie !
Nous devons renoncer à la lâcheté. Nous ne
méritons pas cette terre ni même cette nation. Nous les avons offensé avec nos
dix milles ans d’existence trouillarde.
Nous avons tous l’obligation de réfléchir
et de méditer sur notre pêché.
Nous devons migrer et ne plus revenir
avant que le courage ne devienne l’attribut essentiel de notre existence et la
liberté notre mode de pensée. Notre retour n’aura lieu que si la dignité devienne
le but suprême de notre essence d’être.
Mes très chers camarades, que
suggérez-vous alors que nous sommes pris entre les déserts et les mers:
errer quarante ans dans le désert ou traverser l’univers inconnu des mers?...
Suggestion :
Tous les braves de l’histoire ont traversé
la mer mais nous ne possédons pas le bâton de Moïse pour fendre la mer. Nous ne possédons pas
non plus les bateaux de Tarek
Ibn Ziad pour
la traverser et les brûler tous à l’arrivée...
Nous sommes de simples bataillons
d’infortunés qui n’ont rien d’autres que leurs bras et leurs bouches.
Que pensez vous si nous buvions chacun une
gorgée d’eau de cette mer, elle s’asséchera et nous la traverserons
jusqu’à l’autre rive, en toute sécurité, à pied sec!
Réplique des arbres et des pierres:
Partirez-vous vraiment pour nous
abandonner seuls ?!
Est-ce le genre de migration que vous
croyez capable de vous purifier réellement?!
Sachez que toute personne qui migre
porte avec lui tout ce qu’il fuit. Vous trimballez avec vous toutes les
contradictions, les vôtres et celles de votre réalité. Celui qui part pour
s’épurer de quoi que ce soit passera sa vie à sillonner tous les pays à la
recherche d’une innocence impossible.
Il n’y a de vraie migration que celle de vos
inconvénients. Vous migrerez avec l’épée de Damoclès sur vos têtes, jamais vous ne réussirez à
vous purifier et à vous libérer. Cette migration n’est qu’une punition qui
vient de se rajouter à votre souffrance historique.
Chorale des migrants « Fairouzis »
retroussant leurs manches et déboutonnant leurs chemises prêts à boire la mer:
Nous reviendrons un jour à notre
quartier
Et nous serons noyés dans les douceurs
de nos souhaits
Nous reviendrons quoique le temps passe
Et que les distances entre nous
grandissent
O mon cœur tout exténué va tout doux
Sans t’abandonner sur le chemin du
retour
Quelle peine que les oiseaux reviennent
Et que nous nous restons ici!
LA VILLE D’ AL-HAJJAJ
BEN YOUSSEF AL-THAQAFI
SON EXCELLENCE Mr. LE PRESIDENT
JEAN GENET : ENTRE LA MER, LA
PRISON ET LE CIMETIERE
SAISON DE LA MIGRATION VERS TOUS LES LIEUX
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littéraire, SAISON DE
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