Raïhanyat
Le Site De L’Ecrivain Marocain
Mohamed Saïd Raïhani

NOUVELLES
EN ATTENDANT
LE LEVER DU JOUR
(Nouvelles Traduites de
L'Arabe, 2003)
EN
ATTENDANT LE LEVER DU JOUR
A la mémoire de Mohamed Hadjoum, dont la profession l'a amené à mourir
inconnu dans les pièges enneigés des
montagnes du Riff au nord du Maroc en 1995
L’horloge sonne minuit:
Le crépitement de la radio se mêle à la lumière tremblante de la seule
bougie restante. La mèche de la bougie brûle en silence dans le cercle de la
lumière pâle résistant à l’envahissement de
l'obscurité.
Je ne peux plus supporter dormir dans une telle obscurité, surtout
sur les tables de cette classe isolée construite sur l'épave d'un ancien
cimetière aux pieds de ces chaînes montagneuses arides et oubliées ...
Comme je crains que les morts ne doivent un jour se révolter
contre moi. Il se peut que je les dérange en menant une vie agitée par
l’anxiété et la peur, alors qu’eux
jouissent d’une mort tranquille.
Le directeur, ce matin, m'a présenté ses condoléances pour la
perte de mon collègue, Badre
Badraoui, et m'a souhaité une bonne convalescence.
Puis, il m'a expliqué la difficulté administrative à trouver un enseignant pour
remplacer mon défunt collègue et partager avec moi l’effectif des élèves
en surnombre. En attendant, je dois m’occuper à moi tout seul de tout le monde.
Le directeur m'a encore conseillé d'être patient et m’a dit
ouvertement de ne pas entraver le cours naturel le fonctionnement de l'établissement en attirant mon attention
à ne pas répéter la catastrophe précédente:
"Les
animaux aux alentours sont très affamés!
Maintenant, je me demande si un tel conseil était arrivé aux
oreilles du l’évadé de la prison d’à coté, aurait-il prêté attention aux
ténèbres et à la forêt?...
De tels calculs sont probablement inutiles lorsque sa propre
liberté est en jeu. C’est peut-être la raison pour laquelle l’évadé était parti
laissant derrière lui ses camarades, terriblement étonnés, chuchotant le
lendemain matin, la nouvelle du lever du jour:
« la garde de la prison, au cours de sa
poursuite de l’évadé, a trouvé des morceaux d’ uniforme appartenant à un prisonnier jetés
sur les arbustes où les roues d’une motocyclette renversée tournaient encore
près des traces d'un corps humain qui avait roulé longtemps dans le sang avant
de disparaître. »
L’horloge sonne minuit:
Les bouffées d'air entrant par les fissures qui parsèment ces
lieux miteux enlacent ma bougie et la
font valser dans tous les sens. Je protège la mèche avec mes deux mains en essayant de redresser la flamme et
rallonger sa vie le plus longuement possible. Ses grandes larmes glissent
chaudement avant de geler sur le plateau.
La bougie se consomme et
s’accourcit. Je pulvérise des granules de sel autour de la mèche pour
l'empêcher de fendre à toute vitesse. C’est mon unique bougie et la nuit est
encore longue. La nuit a toujours été interminable, sauf qu’elle était
soutenable grâce à la compagnie, nous étions deux, deux instituteurs.
Nous travaillions en alternance dans cette classe abandonnée
plantée entre ces montagnes arides qui accueillaient des élèves assidus ,
excepté dans des occasions des cérémonies de mariage, de funérailles, pendant le début de labour et la saison des
grandes pluies, de la neige, des inondations...
Parfois, certains parents venaient, emmitouflés dans un sac vide
en plastique, pour solliciter le rachat de leurs enfants quand un haut débit
pluvial les retenait à l’école, C’est sans aucune autre issue lorsque les fossés et les ravins (se remplissent
d’eau, les rivières sortent de leurs lits...et barrent tous les chemins
labyrinthiques et tortueux qui mènent à leur domicile.
Les mauvaises conditions météorologiques
nous accordaient, de temps à autre, un jour de congé en plus. Ainsi, on
libérait les élèves et on fermait la porte et les fenêtres de la classe afin
d’engranger de la chaleur pour la nuit. Nous arrangions les tables sous forme
de deux hauts lits, étendions nos matelas dessus, préparions du thé à la
menthe pour se livrer à nos discussions coutumières.
Pourtant les nuits éternelles
d'hiver épuisaient tous nos sujets. Ainsi, nous prenions goût à lire la
littérature des prisons: Des hommes jetés par hélicoptère dans des camps de
détention terribles et laissés à l’abandon dans des territoires enneigés. Quand
ils essayent de s’évader, ils sont rattrapés et ramenés là où ils devraient
passer le reste de leur vie.
Un scénario qui se répétait dans toutes les
histoires mais nous les lisions toute la nuit. Parfois, nous lisions le même
roman en même temps d'une seule voix et en le clamant pour éloigner, voire
retarder, la peur et la folie. La mémoire de cette classe témoigne qu'un
instituteur sur deux, une fois la porte franchie, déraille et devient une proie
facile à la persécution de la folie.
Vivre et travailler dans un cimetière est
une chose abjecte et horrifiante. Enseigner et délirer entre des morts qui eux se reposent pour l’éternité.
Des humains morts dans un endroit mort en un temps mort. La mort absolue. Tout
gît dans le silence total.
C’est pourquoi nous laissions la radio
allumée toute la nuit , nous ne dormions que sur son grésillement et nous ne rêvions que sur le sifflement de
ses stations brouillées.
Nous avons appris, au fil des nuits,
comment avoir le même rêve dans la même nuit. Avant de nous coucher, Nous choisissions un sujet et nous donnions
libre cours à notre imagination afin
d’en explorer tous les détails possibles et dans le rêve s’unifiaient tous nos
espoirs et nos inquiétudes dans un monde trés loin du cimetière : Un
monde où la joie de vivre primait sur l’épreuve douloureuse de la mort.
Nos rêves identiques se répétaient toutes
les nuits jusqu’au jour où nous nous
sommes réveillés avec une nouvelle forme de réclusion.
La porte de la classe ne voulait
plus s'ouvrir...
Nous l'avons poussé de toutes nos forces.
En vain.
Nous l’avons délogé de son cadre pour nous
trouver devant un spectacle inouï: La neige.
Quelle blancheur!
Le manteau neigeux était si important
qu’il nous arrivait jusqu’aux genoux et s’étendait à l’horizon en un immense
tapis sans bordures. .Une page blanche et pure essuyant les traces des tombes,
des sources, des fossés et des chemins autour de la classe.
La neige, restée plus longtemps que
prévu, nous menaçait davantage c’est à ce moment là que nous commencions à
nous méfier d’elle de peur qu’elle nous enterre vivants dans ce bahut, surtout
que nous étions à court de nourriture.
Nous étions portés par l’espoir de voir la neige fondre dans les
vingt-quatre heures à venir. Cependant, le temps stagnait avec ses nuits sans lune et ses matins sans
horizon pour séparer la blancheur et de la terre et celle du ciel.
Subitement, un jour et au beau matin, à
l’horizon lointain, de petites ombres mouvantes nous ont apparus. C’étaient des
villageois qui plantaient des bâtons tout le long de leur chemin, leur méthode
à eux pour reconnaître le chemin du retour. Ils plantaient leurs bâtons aussi
pour sonder la profondeur de la neige et effectuer leur propre repérage afin d’éviter à tout un chacun le danger de
tomber dans les crevasses disséminées en dessous de la neige préparé
principalement pour les étrangers.
La plupart des victimes sont souvent ces
étrangers qui méconnaissent la géographie de la région et qui, une fois la
neige fondue, se retrouvent gisant dans les puits et les fossés, ont leurs
tombes creusés à coups de balais rapides
et sont enterrés en silence et sans aucun rituel.
L’horloge sonne minuit:
La bougie se consume continuellement. Ses
grandes larmes, grandes et chaudes,
glissent vivement avant de se congeler sur le cendrier. Elle
brûle, sans émettre d’odeur. Je déteste les odeurs fortes. Même l'odeur de la
peinture fraîche sur les murs de la classe me fait suffoquer. Elle
me rappelle les odeurs persistantes de brûlé, et au lieu de me faire
oublier les marques de l’incendie, elle ne fait que raviver le souvenir
flamboyant et nauséabond dans ma mémoire.
Nous étions deux instituteurs. Nous avions
l'habitude de nous réveiller tôt et de préparer le petit déjeuner ici dans
cette classe et de le prendre en hâte sur les tables. Puis, nous préparions
le déjeuner et le laissions sur le camping-gaz au fond de la classe. Ensuite,
nous nettoyions l'endroit avant l’entrée des élèves, réorganisions les
tables, rangions nos couvertures pour les cacher en dessous suivant
l'avertissement de l'administration au sujet de l’occupation de la classe.
En fait, si jamais le directeur supportait
les six heures de marche pour nous rendre visite dans ce no-man’s-land, il nous
aurait trouvé entrain de préparer notre pain au four au milieu de la classe.
Nous cuisions nos repas et notre pain
nous-mêmes. C’était Badre qui s’occuppait de faire la pâte à
l'intérieur de la classe, se mettant à l’abri du froid et de la pluie. Mais
c’était moi à qui revenait le rôle de faire du feu. A l’aide de trois pierres
équivalentes autour d’un trou je parvenais facilement à fabriquer un brasero
qui nous permettait de cuire tous nos aliments.
A la fin de chaque repas, on jetait
sur les braises ardentes quelques clous pour amortir la puissance du feu et
nous épargner ses effluves pendant notre sommeil.
Pendant la saison hivernale, la chaleur
provenant du brasero réchauffait la classe pour en préparant une bonne nuit de
repos. Nous étions habitués à cette chaleur avant de nous réveiller une nuit
alertés par des odeurs de fumée et des sensations d’asphyxie, toute la classe
était en feu.
Sous nos yeux hagards, des étincelles
s’envolaient dans tous les sens et des flammes déchaînées dévoraient les
tables, les fenêtres, la porte… Et d’un coup, tout a craqué comme un château de cartes .
Les fenêtres se sont écroulées. Le vent
qui soufflait de partout attisa le feu qui progressa inexorablement et transforma
le lieu en une véritable torche. . Il
n'y avait plus de temps pour réfléchir. Nous avons vite mouillé nos matelats pour combattre les
langues déchaînées du feu. Nous frappions à tort et à travers. Il y avait des
langues rouges partout qui se moquaient de nous et qui nous défiaient. Nous
frappions de toutes nos forces.
Rien n’a échappé au désastre. Le tableau,
les fenêtres et la porte se sont transformés à des braises .Atterrés, Nous frappions avec tout ce qui nous restait
de nos forces, celles de la détresse et du désespoir.
L’obscurité regagne à nouveau le monde. Enfin, L’ob-scu-ri-té!
En attendant le lever du jour, Nous nous
sommes accroupi à l’extérieur, toussant régulièrement et crachant toute
l’amertume des fumées que nous avions abondamment absorbées. A la pointe du
jour, les corneilles planaient en cercle
au-dessus de nous, au-dessus du cimetière. Puis les élèves sont arrivés comme
des touristes. Ils se penchaient aux fenêtres pour regarder leur ancienne
classe leur offrir un spectacle d’apocalypse, essayant d'identifier leurs
sièges à partir de l’emplacement des tables carbonisées.
- Là,
c’était ta place !
- Et toi, derrière moi, là-bas!
L’ancienne classe est devenue un tas de ruines
fumantes, tout a été dévoré, on ne pouvait rien identifier, sauf quelques
marques spectaculaires qui jonchaient le sol, le reste n’était que Charbon.
Charbon. Charbon...
La classe est devenue une véritable mine
de charbon, noire et obscure, avec un tas de ruines fumantes. Tout a été
dévoré. on ne pouvait rien identifier. Rien que du charbon. Charbon. Charbon...
Nous n'étions pas prêts à passer une autre
nuit ici malgré l'intimidation infligée par les parents des élèves. Ils sont
tous venus nous féliciter d’avoir échapper à la mort et, simultanément, s’amuser
de notre peur en évoquant la sauvagerie des bêtes affamées dans la forêt
avoisinante, surtout la nuit: Des loups voraces avec leurs crocs aiguisés et
leur griffes prêtes à déchiqueter le premier passant…
L’horloge sonne minuit:
La bougie
agonise. Il n'en reste plus rien que des larmes autour de sa mèche grillant ses dernières énergies. La
bougie agonise et le matin est encore loin. Personne ne pourrait passer une
seule nuit ici.
Dans le passé, bien que nous ayons été
deux, la nuit nous sapait le moral et équivalait fréquemment à une crève cœur.
Cependant, après l’incendie, en dépit de la mise en garde des villageois
bien avisés, nous sommes partis bravant
la nuit, la forêt et toute sa faune.
Voyager à pied n’a jamais été un problème pour nous principalement lors
des jours du souk, marché hebdomadaire, où le chemin est emprunté par les villageois à l’aller et au retour.
A part ces occasions, la
forêt reste déserte sauf des cris perçants des oiseaux effrayés sur
les hauts cèdres.
L’interminable chemin roule à gauche, à
droite, en haut, en bas… Le crépitement des reptiles, des deux côtés du chemin,
accentue notre frayeur et nourrit notre méfiance. C’est pourquoi nous nous
sommes trouvés en course avec le coucher du soleil.
Les arbres voilent l'horizon. Les détails
partout dans la forêt déclinent graduellement. Les couleurs se brouillent avant
de disparaître. Les nuances se tiennent partout. Nuances succédant aux nuances
pour ne former finalement qu’une seule couleur: Le noir, l’obscurité…
La nuit est tombé enfin et nous ne
pouvons plus rien distinguer, même pas
le bout de nos pieds. Nous allons sans doute nous fourvoyer, la lampe de poche
se révélant vaine dans une obscurité
aussi totale.
La roue du prisonnier fugitif tournait toujours
dans mon imaginaire. Je pourrais presque entendre son froufrou quelque part
ici.
Il
faisait tout à fait noir et le chemin
paraissait encore long. Il était inévitable de s'arrêter pour se
reposer. Je me suis effondré par terre, et me suis penché contre un tronc
d'arbre rompu de fatigue. Mes pieds
enflaient dans de mes chaussures et le sommeil caressait mes paupières, mais
dormir par terre la nuit dans la forêt
est une mésaventure et une vraie galère.
J'ai pensé: “le sommeil sur les branches des
arbres pourrait être beaucoup plus sûr. Il est naturellement inconfortable mais
il ne s’agissait que d’une nuit éphémère”.
J’ai grimpé à l'arbre le plus proche. Je me suis assuré
de la solidité de ses branches. J'ai appelé mon ami, qui tatonnait encore
au-dessous de l'arbre, pour me rejoindre. Il a refusé. Son sommeil
est violent. Il ne peut pas dormir calmement et tenir sur un seul état
durant tout le sommeil sur les branches d’un cèdre. Je l'ai laissé
tranquille. Je lui ai allumé, à l’aide de ma lampe de poche, un cercle
pour dormir dedans.
Il a déployé son manteau blanc par
terre dans le cercle que je lui ai
indiqué ; il s’y est couché
en s’accoudant une de ses mains, et en se réchauffant l’autre entre les cuisses,
c’était sa manière habituelle de dormir.
Quelque chose d’encombrant dans son
manteau l'a dérangé. Il s'est assis de nouveau pour chercher dans ses poches
et il a exhibé un livre qu’il m’a remis : Un livret du caricaturiste Naji El Ali.
Il s'est
recouché sur son manteau blanc. Cependant, à peine ses mains se sont-elles
réchauffées qu'il a déchiré l'univers avec des cris stridents en m’appelant à
lui venir au secours alors que j’étais paralysé, au-dessus de l'arbre,
rallumant avec ma lampe de poche un cercle, une arène dans laquelle se
combattaient:
Le noir et le blanc
(Les ronflements et les appels au secours)
Le noir et l’indigo
(Les ronflements et les gémissements)
Le noir et le sang
(Les ronflements et le silence)
De là-haut, perché sur l’arbre, je suivais le
spectacle en direct: Des bêtes
sauvages dévorant un ami à bout de
souffle.
TABLE DES MATIÈRES
LE SPECTACLE , LE BROUILLARD ET LE PROJET
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