Raïhanyat
Le Site De L’Ecrivain Marocain
Mohamed Saïd Raïhani

NOUVELLES
EN ATTENDANT
LE LEVER DU JOUR
(Nouvelles Traduites de
L'Arabe, 2003)
LE SPECTACLE ,
La brume matinale essuie les traits de la cour, balaie les traces
de la soirée, amortit l'écho des commentaires joyeux des spectateurs et leurs
applaudissements de satisfaction, et dissipe toutes les empreintes du bonheur
d'hier. Seul le chant de ce coq défie la surdité blanche du brouillard:
Cocorico!
Cocorico!
Le chant résonnant entre ces huttes toutes construites du zinc et
qui entourent la cour évoque les réponses disparates des coqs lointains qui
établissent une communication à travers cette brume infinie.
Cocorico!
Cocorico!
Les gouttes de rosée tremblent au rythme des chants et glissent
sur les plaques du zinc érigées en murs pour les huttes du quartier,
lavant les tags et les mots
gribouillés dessus:
-Dessins des coeurs
lacérés avec des couteaux
- Expressions interdisant d’uriner
-Numéros classifiés en ordre
à l’envers...
La brume règne partout.
Le chant des coqs devient de plus en plus aigu derrière une
affiche d'interdiction:
"Défense de jeter les ordures
ici ".
Les lettres finales de l'interdiction reculent à l'intérieur d'une
hutte avec une porte qui s’ouvre et une vieille femme qui fait un pas
dehors, saisissant les ailes d’un coq énorme qui la secoue complètement.
La vieille observe les petites ombres du matin qui balayent la
cour avec des ballots d’herbe et emportent les briques, les petits rochers et
les pages des journaux que les spectateurs apportent pour s'asseoir dessus
quand les spectacles populaires de la soirée commencent...
Une vieille chanson populaire interprétée par une voix enfantine
quelque part près de la fontaine s’approche doucement des vieilles oreilles à
travers le brouillard. La voix chante:
O, Jilali! Sois prudent! Sois prudent!
O, Charmant Jilali!
Chevauchant son cheval
Surveillant sa tribu
Révolté contre les envahisseurs
Sois prudent! Sois prudent!
O, charmant Jilali!
L'écho de la chanson coule suave et lisse...
Un groupe d’hommes s’avance à travers la brume et entoure l’homme
le plus petit et le plus gras faisant tinter les clefs d’une main et caressant
de l’autre son ventre ballonné ou dessinant dans l’air des carreaux et
des rectangles, tout en gesticulant avec ses avant-bras courts et expliquant
par la pointe de ses chaussures des modèles tracés sur terre...
La vieille femme se dit d’une voix audible:
- Qui
peuvent bien être, ces bonhommes?
le coq s’est révolté si violemment dans ses mains qu'elle a failli
tomber à la renverse. . Elle retrouve son équilibre et se penche en arrière
contre les plaques de zinc de la hutte. Elle s’est vite aperçue que l'appui
derrière elle n’était pas fiable et a changé tout-de-suite de position:
-
Peut-être que ces hommes sont venus pour
monter les poteaux électriques afin d’illuminer
la cour pour mieux profiter des soirées...
Les petites filles, elles-mêmes, ont cessé de balayer et se
mettent à suivre soigneusement les ouvriers absorbés se dépêchant de
décharger la nouvelle cargaison: Briques, ciment, sable, fer...
Une des petites filles demande à la vieille femme:
- Que
vont-ils faire, ces hommes, mamie?
- On ne
comprend jamais le travail de ces hommes avant qu’il ne soit terminé.
- Ce coq,
c’est pour eux?...
Le couic d'une porte voisine interrompt les questions des petites filles.
Cependant, à peine avoir vu le vieil homme faisant un pas à l’extérieur
s'emparant de son tambour qu’elles ont éclaté en appelant:
- Oncle
Jilali, regarde!
Oncle Jilali frotte une allumette et sent sa fumée comme il le
fait habituellement quand il veut se concentrer sur quelque chose d’important.
C’est une action qui vitalise Oncle Jilali qui s’approche pour féliciter la
vieille femme et pour sentir le coq dans ses mains.
Il pèse le coq en le tenant par les pattes :
- Ca va te
faire du bien de sacrifier un coq sur le
seuil de ta porte. ça chasse les
mauvais esprits!.....
Les petits enfants entourent Oncle Jilali, le tirant des manches
et l'invitant à chanter:
-
Chante-nous quelque chose, Oncle Jilali! Vas-y chante!
- Mes chers
enfants, c'est le matin. Je dois aller à la gare. Le chant matinal est réservé
aux voyageurs. Confondez-vous le programme du matin et celui du soir? Vous m'entendrez chanter ce
soir ici!...
Il se débarrasse d'elles . Il prend le couteau de la vieille
femme, essaie la lame sur l’ongle de son pouce, vérifie la profondeur de la
trace et demande le coq de la vieille femme qui le lui donne tout en évitant de
regarder le sang. Elle se met à éloigner les petits enfants, les chiots et les
chatons.
Les chatons, se gargarisant sur les petits toits de zinc,
observent les jets de sang pulvérisé à terre par un coq qui danse
hystériquement au rythme de la vieille chanson populaire provenant de la
fontaine:
O, Jilali! Sois prudent! Sois prudent!
O, Charmant Jilali!
Chevauchant son cheval
Surveillant sa tribu
Révolté contre les envahisseurs
Sois prudent! Sois prudent!
O, charmant Jilali!
Oncle Jilali recule pour éviter le sang quand le coq sautille à proximité. Il regarde stupéfait un
coq différent de tous les autres coqs. Un
coq qui résiste à la mort..Jusqu’au bout.
En attendant que le coq se calme, Oncle Jilali prend son tambour à
la main et commence à improviser une chanson. La vieille femme observe le coq
et accompagne le rythme du tambour en agitant la tête:
Ecoutez vibrer les tambours
Oh, quelle joie !
Ce soir, ce soir
Nous ne dormirons pas avant le lever du jour!
Sur le sol, le coq court encore dégoulinant de sang. Il se tient
debout défiant la fatigue et la mort. Il s’écroule et tombe par terre avant de
sauter à nouveau refusant la mort qui l’étrangle. Il s’envole, s'effondre, se
remet debout, court, court, court...
La vieille femme dresse les
oreilles comme si elle avait découvert une erreur impardonnable :
- Qu’as-tu
fais au coq, Jilali? Il est encore vivant ! Sacrifie le à nouveau ! Il va
mourir illégalement! Vas-y! Lâche le tambour!...
Les enfants courent après le coq, reculent quand il se révolte et
se rassemblent autour de lui quand il se calme. Ils se dépêchent pour toucher
ses plumes lisses et pour l’apporter: tranquille, mort. Ils le remettent à la
vieille femme qui vient de retrouver son sourire.
Jilali tire profit du nouveau signe de bonheur sur le visage
de la vieille femme et lui dit:
- Alors,
nous sommes les bienvenus pour le diner!...
- Ce soir.
Je préparerai un plat de couscous pour chaque cercle de musiciens.......
- Et si tu
ne tiens pas ta promesse, je composerai une épigramme dont tu seras la
protagoniste......
- Non, je
t’en supplie, non. Pas une épigramme! Je t’en prie, non...
La brume se tarit graduellement. La cour, maintenant, récupère
petit à petit son décor.
Les ouvriers continuent leur travail en silence.
La vieille femme demande à Jilali:
- Ils sont
vraiment étranges, ces bonhommes!
- Ils ne
s'occupent de personne!...
- Que
peuvent-ils être en train de faire?
- Ils
semblent échafauder quelque chose qui ne
nous concerne pas.....
- Quand on
est concerné, on nous demande de les aider ou de leur préparer le déjeuner ou
même plus...
- Regarde! Ils
construisent un bâtiment au milieu de la cour!
- Quel
dommage pour nos spectacles du soir!
Les ouvriers, maintenant, mettent une touche finale sur ce
rectangle de ciment établi au beau milieu de la cour. Ils coopèrent pour
planter sur la base supérieure du rectangle une plaque de fer. Très haute. Hors
de portée des mains malfaisantes,
s'assurent que la plaque est bien posée. Ils la renforcent avec quelques
blocs du ciment et de sable. Ils descendent l'échelle. Ils examinent la
position de la plaque. Ils reculent pour mieux examiner l’oeuvre. Ils la
contemplent. Ils montent l'échelle pour essuyer le ciment gribouillé dessus...
La plaque de fer, maintenant, est plus haute et plus claire.
Les ouvriers ramassent leurs outils et s’en vont.
La vieille femme dit à Oncle Jilali:
- Toute
cette Apocalypse c’était à propos de ce pilier misérable avec cette plaque de
zinc?!
- On doit
la lire, d'abord.
Un enfant s’est proposé pour lire l'écriture sur la plaque pour
eux:
- P. Pro.
Projet...
La vieille femme lui demande de s’écarter mais l'enfant insiste à
finir sa lecture pour montrer ses compétences en lecture. Elle lui crie au visage :
- Je t’ai
dit de t’en aller!
Oncle Jilali frotte une allumette, sent l’odeur de sa volute
minuscule de fumée et se sent régénéré: une habitude qu'il a développé peu
après sa retraite de l’armée où il avait passé sa jeunesse entre les balles et
la frénésie de la libération.
Il s’approche de la plaque pour la lire:
"Projet de Complexe
Touristique"
La confusion s’empare du vieil homme. Il relit ce qui est écrit
sur la plaque une fois, deux fois… Il essaye de comprendre avant d'expliquer à
la vieille femme, pressée de savoir, qui ne cesse de lui piquer le dos.
Les petites filles prés de la fontaine perturbent sa concentration
avec leur refrain répétitif:
O, Jilali! Sois prudent! Sois prudent!
O, Charmant Jilali!
Chevauchant son cheval
Surveillant sa tribu
Révolté contre les envahisseurs
Sois prudent! Sois prudent!
O, charmant Jilali!
La brume s'est maintenant entièrement dissipée. La vision est
maintenant très Claire. Le soleil est à nouveau dans le ciel. Le vieil homme
pose son tambour à terre. Il porte sa main à ses yeux regardant au loin, là où la terre rencontre le ciel, de
l’extrême droite vers l’extrême gauche, recherchant le début et la fin du
projet.
TABLE DES MATIÈRES
LE SPECTACLE , LE BROUILLARD ET LE PROJET
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