Raihanyat,

Raïhanyat

Le Site De L’Ecrivain Marocain

 Mohamed  Saïd Raïhani

 

NOUVELLES

 

 

EN ATTENDANT

 LE LEVER DU JOUR

(Nouvelles Traduites de L'Arabe, 2003)

 

                                                                                      

SESAME, OUVRE-TOI !

 

 

Qu’est-ce que c’est?!...

Est-ce mon salaire?!...

Ai-je trouvé un travail?!...

Ou est-ce une indemnité de chômage?!....

Je n'ai jamais été habitué aux surprises... et maintenant?!...

Suis-je dans un rêve?!...

Suis-je moi-même?!...

Des centaines de dirhams! Dans  mes poches, des billets de banque! Que c’est étrange!

Je touche les billets de banque l’un après l'autre... je les plie... Je les froisse ....

Un cadeau tombé du ciel !...

Je les expose au soleil pour chercher le fil argenté dans le billet...

Le fil est là, aussi gros et épais qu’une matraque ...

Le texte de loi menaçant les faux monnayeurs est là, inscrit  en gras et en langue soutenue:

 

"Tout auteur ou complice de la falsification des billets de banque sera sévèrement puni selon la loi en vigueur."

 

Maintenant, aucun doute. Les billets sont bien des vrais...

- « En tant que responsable de ta famille, il serait souhaitable que tu achètes  des vêtements pour tes petits frères. Il y a un magasin là, dans le coin... »

Quel est le type misérable qui me conseille ou qui m’ordonne de la sorte ?! Un mendiant,  un va nus pieds, ... Est-ce un agent secret?!... Il sait même ce qui se passe dans ma tête!...

Et ces gens là qui s’agrippent à cette grille, et qui s’égosillent et gémissent leurs slogans tristes... Agonisent-ils?... Ou sont ils à l’écoute de ce qui tourne dans ma tête eux aussi?... Ils sont nombreux et ils rampent vers moi poussant  leurs plaintes qui résonnent dans tous les coins...

 

Je suis renvoyé

Je suis suspendu

Je suis exclu

Je suis...

 

La peur  me submerge...je tremble ! Le monde noircit dans mes yeux......... La sensation totale de l'obscurité m’envahit. .ma main tâtonne dans le noir et touche une barrière... Je cherche une sortie....C’est une porte fermée... Une porte en bois… Une porte en fer… plutôt en pierre... Je frappe à la porte....Personne ne répond... Je crie de toutes mes forces:

 

"Camarade, ouvre-toi!"

Le silence m’écoute

 

"Frère, ouvre-toi!"

Le silence me répond

 

"Sésame, ouvre-toi!"

 

Et le monde s'ouvre!.... Et l'obscurité se dissipe!... et finalement la lumière revient  et je vois un commerçant et deux enfants... Mes petits frères!... quelle coïncidence!... mes frères!... Ils essayent des pulls et consultent le commerçant sur la couleur... la largeur… la longueur... Comme... Comme... Comme c’est étrange!... ils m’ont devancé  au magasin ! Quelque chose de mystérieux s'est produit!... Je n'ai plus mes petits secrets. Ma vie n'est plus exclusivement à moi... Les gens peuvent facilement lire dans mes pensées  les plus profondes et entendre mes secrets les plus intimes... La simple idée de penser commence à m’effrayer....

- Non, n’aie  pas peur, m’interrompra le commerçant, en tapant sur mon épaule. N'aie pas peur! Ce qui se produit maintenant n’est qu’une pure compréhension mutuelle, une sorte de télépathie.

Il se penche sur les deux enfants... Il les embrasse... leurs dents s’avèrent plus blanches sous le sourire de la joie d’avoir de nouveaux vêtements pour un nouvelle fête…. Je paie la facture... Pour la première fois, j'apprécie le plaisir de  dépenser de l'argent!... Le plaisir de la responsabilité!.....Mes frères m'embrassent et s’en vont exceptionnellement heureux... ils sautillent... courent… s'arrêtent de courir... demandent aux passants de leur lire ce qui est écrit sur leurs pull-overs:

 

“Comme Un Oiseau”

 

Ils répètent l’expression écrite sur leurs torses… heureux... Ils courent encore… Ils écartent leurs petits avant-bras pour  s’envoler... Ils imitent la cigogne venant  du sud planant doucement dans le ciel bleu, étendant ses longues ailes, tournant à droite, à gauche, à droite, à gauche sans battre de l’aile… vers le haut... vers le bas... remuant ses ailes un peu, avant de se lâcher en glissant dans le bleu du ciel avec ses ailes toujours étendues en volant haut, plus haut… Au-dessus de l’herbe… Au-dessus des palmiers... Au-dessus des montagnes... Au-dessus du ciel... Au-dessus du soleil aussi blanc que du lait caillé:

 

Je meurs pour un verre de lait caillé!

 

- “Le lait caillé purge le corps, principalement quand c’est aigre", dit le serveur à sa clientèle affalée  sur leurs chaises. “Le sucre et les bonbons sont des remèdes efficaces pour les maux de  gorge", ajoute-t-il de derrière le comptoir aussi blanc et long qu’un tombeau... soudain, le café me semble comme un  cimetière avec des tombes blanches en guise de tables entourées de chaises…

Le patron se félicite de sa propriété:

"Café Morts vivants"

 

Il nous ordonne de nous abstenir de toutes sortes de débats ou de bavardage... C'est seulement maintenant que j’ai pu entendre la protestation des morts sous les tombeaux blancs… Et c'est seulement maintenant que j’ai pu comprendre leur inquiétude... Quant à nous, les vivants, nous sommes restés tels que nous étions ordonnés d’être... Quelle oppression!.....

La réponse du patron vient sans tarder:

-"Je n’opprime personne, ce sont vos causeries qui peuvent exposer mon café au vrai danger ".

Il cloue une ardoise au mur devant l’ensemble de la clientèle:

 

"La clientèle est invitée à ne  pas fumer, parler à haute voix ou à  crier pour le maintien  de l’ordre public ".

 

La première tombe éclate puis la deuxième, la troisième...  La rébellion des morts et des vivants... Toute la clientèle... Tous les morts... Les fous ... Les cireurs... Les prostituées... Les jeunes nus cachant leurs parties génitales avec leurs attestations universitaires... Tout le monde se dresse  furieusement  avant d’arracher l’ardoise d’interdiction accrochée au mur, puis ils la brisent et  jettent ses débris en l’air. Cet air même qui s’emplit des ondes de l’inspiration... Les ondes de l'influence divine... l'hymne de l'éternité... la voix du poète Abbderrahman El Mejdoub... Nous courons avec désarroi vers la source de la voix en piétinant, dans le délire de la hâte, tous ceux qui  tombent entre nos pieds... nous nous rassemblons autour du poète en dessinant avec  nos corps un grand cercle qui ne cesse de s’épaissir pour la simple écoute d’El Mejdoub récitant à haute voix, du sommet du Mont Sarsar:

 

J'ai jeté un coup d’oeil sur El Ksar,

Une ville misérable dénuée de tout refuge

Comptant à l’envers pour accueillir le déluge

Lorgnant de derrière les bosses de Mont Sarsar.

                          

La convulsion nous submerge... Quelle  prophétie!... Quelle  vision!... Quelle vue!.... Nous regardons au-dessous de la montagne... À Ksar El Kébir, La ville des châteaux… Une ville morte,  excepté des mouvements des mains hâtives se dépêchant de fermer les portes et les fenêtres pour retarder la surprise... Nous regardons en bas, vers la rivière EL Makhazine... Le fleuve des eaux transparentes devenant de plus en plus orange... Rouge... Cramoisi... Noirâtre... Le fleuve se remplit... Se remplit… Se remplit… La surface de l'eau monte obstinément vers le plus haut niveau  du barrage...

Maintenant, nous attendons le déluge... Nous comptons à l’envers, hystériquement, huant Sebastian Rodriguez... Nous comptons à l’envers pour la noyade des Despotes, en remuant dans l’air nos mains... Nos chemises... Nos djellabas...

 

Dé-luge!

(....) (....)

Dé-luge!

 (...!) (dong!)

Dé-luge!

 (dong!) (dong!)

Dé-...

(Dong!) (dong!)

....... ......

(Dong!)(dong!)

 

Je me suis réveillé, transpirant de partout, avec des appels ambigus provenant de très loin et résonnant dans ma mémoire au rythme des coups sur la porte:

 

Dong! Dong!

Dong! Dong!

 

Les coups sont devenus si durs que j'ai crié pour arrêter l’escalade:

- Attendez!

Le bruit a cessé pour un moment. Je me suis servi du moment pour bailler,  m’étirer et même lire les nouveaux gribouillages barbouillés sur le mur, à mon chevet. Je me suis penché dessus en me frottant les yeux pour bien lire:

 

Le travail est un droit  garanti 

Travail  t t t t  Travail 

Droit  d d d d  Droit 

Garanti  g g g g  Garanti 

 

La manière dont sont tracées les lignes et la déconstruction des mots me rappelle les premières leçons d'apprentissage  dans les écoles primaires. C'est l'écriture de mon petit frère. Il ne fait jamais confiance à sa mémoire. C'est pourquoi il note tout ce qu'il entend ou apprend. Son espoir est que ses études peuvent un jour faire de lui un futur professeur. Pour moi, ce n'est pas un secret de voir qu’il a fait autant d'efforts pour écrire tous ces mots aussi haut,  pour garder la conviction qu'il a vraiment grandi.  

Les coups sur la porte sont de retour. J'ai sauté du lit en trébuchant sur mon pantalon. Je me suis débrouillé pour ne pas perdre l’équilibre et je me suis trouvé devant la porte que j'ai ouverte sur un homme en uniforme. Je me suis frotté les yeux: Le facteur !

Le facteur m’a tendu une lettre en disant:

-"Une lettre recommandée. Signez ici".

Il m'a remis le registre. J’ai griffonné ma signature au-dessous de son index. Il a retiré le registre et s’est éloigné continuant sa tournée.

J'ai pesé la lettre avec mes mains. Elle est aussi lourde que les lettres que j’avais récemment reçues. Ces derniers jours, j'ai très bien développé mon sixième sens vis-à-vis du courrier recommandé. Je peux bien deviner le contenu sans même avoir le  besoin de l'ouvrir: il ne contient rien que mes documents refusés à un concours d’accès à l’emploi.

J'ai jeté la lettre derrière moi dans le couloir. La voilà qui plane en l’air, heurtant le mur et oscillant pour se reposer par terre au pied de la leçon d'écriture de mon petit frère.

Le soleil est coincé au milieu du ciel. Le facteur, comme un spectre, rampe vers les  portes des autres voisins sans ombre, chargé de son registre, uniforme et cartable. Il frappe à la porte. Il attend la réponse. Il frappe encore. Il examine son registre, cherche une lettre recommandée et frappe à nouveau à la porte:

 

"Sésame, ouvre-toi!"

 

Le facteur se retourne vers moi. Il me regarde fixement  dans les yeux. Son visage résiste à un sourire qui semble incontrôlable et le voilà enfin qui m’adresse un large sourire  qui ne peut  appartenir aux facteurs des  rondes matinales.

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

 

 

 PRÉFACE

 L’OISEAU DE JOIE

 UNE PAIRE DE CISEAUX

 BRISÉ

LE SPECTACLE , LE BROUILLARD ET LE PROJET

EN  ATTENDANT LE LEVER DU JOUR

L’ÉTERNITÉ

 BOUCHES GRANDES OUVERTES

LA TERRE DES MONSTRES

 IDENTITÉ

 LA FENTE

PROPOS DE CORBEAU

TEMPTATION BLEUE

SÉSAME, OUVRE-TOI!

 COUPABLE  POUR  ÊTRE  DIFFÉRENT

 

 

 

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