Jurassique plage

Ces dragons ailés d'il y a 140 millions d'années

Jurassique plage

Le site paléontologique de Crayssac dans le Lot vient de livrer d'extraordinaires secrets sur les ptérosaures, « les créatures les plus géniales jamais apparues dans les airs », selon un chercheur américain

Le dimanche 29 juillet, sur la « Plage aux ptérosaures » de Crays-
sac (Lot), avait lieu une fête un peu triste : lors d'une exceptionnelle ouverture au public, et au terme de huit années de fouilles très fructu-
euses, les paléontologues de
ipe de Jean-Michel Mazin (université de Poitiers) pliaient bagage et abandonnaient ce site exceptionnel, unique au monde dans sa catégorie. Hormis quelques zones non explorées, laissées vierges et préservées à l'intention des spécialistes du futur - car tel est désormais l'usage, en paléontologie comme en archéologie -, le riche gisement de Crayssac a donné tout ce qu'il pouvait à la science. On va d'ailleurs continuer à le faire parler en laboratoire, à partir des innombrables relevés, moulages et photos recueillis, ce qui représente encore des années de travail. Sur place, les élus locaux réfléchissent maintenant à une mise en valeur du prestigieux site, sous la forme d'une sorte de musée à ciel ouvert, dont la conception reste à définir (ainsi que son financement), mais qui devrait tôt ou tard s'ajouter à la riche collection des sites touristiques de la région.

Car cette Plage aux ptérosaures, appellation maintenant consacrée, même si Jean-Michel Mazin juge que le terme « vasière » aurait été plus approprié, constitue un réel prodige. Elle résulte d'une très improbable conjonction de facteurs, réunis - durant une période courte - voici 140 millions d'années. A cette lointaine époque, l'Atlantique n'est encore préfiguré que par un étroit bras de mer léchant le site du futur village de Crayssac, situé en bordure d'un golfe s'étendant de Bordeaux à l'île d'Oléron. On est au coeur du jurassique. Le climat est tropical, très chaud et ensoleillé. La marée ne survient qu'une fois par jour, dans une année qui en compte 373 - ce qui laisse le temps de sécher et de durcir au fin dépôt d'une boue argileuse et carbonatée, apportée par les flots d'une mer très calme. Or, à chaque reflux, la « jurassique plage », revêtue de sa pellicule argileuse vierge, était foulée par les animaux de l'époque, venus patauger à la recherche de leur pitance : crustacés, lézards, tortues, crocodiles, petits dinosaures, etc.Et surtout les fameux ptérosaures qui enflamment à juste titre nos imaginations, ces cousins des dinosaures et premiers vertébrés volants, maîtres absolus des cieux alors que n'existaient ni les chauves-souris ni les oiseaux.

 

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Ces dragons ailés du jurassique, dont certaines espèces atteignaient une envergure de 12 mètres - celle d'un avion comme le Rafale -, pouvaient franchir des centaines de kilomètres. Ils étaient ultralégers, avec des os creux, fragiles comme des coquilles d'oeuf - ce qui explique l'extrême rareté des fossiles complets. Comme les oiseaux (dont ils ne sont pas les ancêtres), ils battaient des ailes, ne se contentaient donc pas de planer, comme on l'a cru longtemps. Et contrairement aux oiseaux, ils avaient des dents. Ce sont « les créatures les plus géniales jamais apparues dans les airs », dit le paléontologue Kevin Padian, de l'université de Californie à Berkeley, venu à plusieurs reprises à Crayssac, où, avec beaucoup d'autres animaux, les pataugeages de ptérosaures ont laissé une profusion de traces.

En effet, la fraîche et quotidienne pellicule d'argile était aussi une pellicule au sens photographique, et d'une extraordinaire finesse, enregistrant à la perfection les empreintes de pieds. « Ce sont comme des Polaroid, des instantanés de vie », s'enthousiasme le professeur Mazin : à la marée suivante, la couche durcie était recouverte - et définitivement préservée - par le film argilo-calcaire du lendemain, prêt pour un nouvel « enregistrement » des batifolages jurassiques, et ainsi de suite. Le processus a duré entre deux et cinq ans, jusqu'à ce qu'une perturbation géologique ou climatique d'un type inconnu vienne interrompre ce dépôt en délicates couches régulières, vite remplacé par la sédimentation ordinaire en vigueur partout ailleurs, avec un dépôt aggloméré en vrac. Lequel - on peut y trouver une consolation - devait donner la belle pierre de taille dont est bâti le Quercy.

Ce sont donc ces couches successives, préservées par miracle sur une période très courte - un bref instant à l'échelle de temps aussi lointains -, que les fouilleurs de Crayssac ont patiemment épluchées huit étés durant. Par équipes de 20 à 30 étudiants, se relayant jour et nuit sur ce qui fut le plus vaste chantier paléontologique d'Europe. Il fallait pourtant être discret, et exercer une surveillance efficace, pour refréner la convoitise des collectio-
nneurs de fossiles.
D'ailleurs, on travaillait surtout la nuit, car alors, avec un éclairage artificiel en lumière rasante, les empreintes sont plus faciles à repérer et à interpréter. On a ainsi

identifié à Crayssac les traces de pas d'une cinquantaine d'espèces animales différentes, dont quelques-unes jusqu'alors inconnues, toutes caractéristiques de l'ère secondaire. Dont aussi celles de cinq espèces distinctes de ptérosaures, dont la taille devait varier de celle du moineau à celle du goéland : malheureusement pour sa future renommée touristique, la plage de Crayssac fut boudée par les géants des airs, les jumbo-ptérosaures de plus de 10 mètres d'envergure, qui devaient estimer ce terrain d'atterrissage indigne d'eux. Dommage, car les moulages d'empreintes y sont d'une finesse extraordinaire. On y distingue par exemple les griffes, ainsi que la palmure qui reliait les doigts de pieds des fabuleux dragons célestes. Des empreintes qui laissent même voir les minimes éclaboussures produites par le mouvement de la bête. Des empreintes d'animaux tous strictement contemporains, puisque nécessairement enregistrées le même jour, ce qui renseigne sur la chronologie des espèces disparues. Et pas des empreintes isolées : le plus souvent, le cheminement d'un même animal est consigné sur plusieurs mètres, ou dizaines de mètres, ce qui fournit évidemment des informations inespérées sur leur meilleure façon de marcher.

Ainsi, les relevés effectués à Crayssac ont permis de clore une très vieille controverse scientifique : lorsqu'ils ne volaient pas, les ptérosaures marchaient à quatre pattes (comme les chauves-souris), et non pas sur leurs deux pattes arrière (comme les oiseaux). Leurs ailes, vastes et très encombrantes, supportées par le quatrième doigt de leurs membres supérieurs, en laissaient dépasser trois autres sur le bord extérieur, permettant ainsi un appui sur le sol des membres antérieurs. Parmi les spécialistes, seul le professeur Kevin Padian continue à s'accrocher mordicus à la thèse de la bipédie chez les ptérosaures. Ou du moins chez la plupart d'entre eux, ceux de Crayssac faisant sans doute seule exception - puisque leurs empreintes ne sont décidément pas attribuables à des crocodiles, contrairement à ce que l'Américain avait soutenu en désespoir de cause, pour tenter de sauver sa théorie à deux pattes. Mais, on le sait, aucune controverse scientifique ne cesse vraiment avant la mort du dernier partisan de la thèse disqualifiée...

Fabien Gruhier
fgruhier@nouvelobs.com

Nouvel Observateur - N°1918
Semaine du 09 août 2001